Les deux amants

I

C’est encore beau. Les falaises ne sont plus qu’un amas de roches grignotées çà et là. Le petit phare de Biarritz, emblématique de la côte, a disparu lors d’un énième éboulement. L’énorme bloc de pierre coiffé de touffes d’herbes, et dont les excavations achèvent de lui donner la forme d’une tête, est toujours là lui. Un gardien serein et passif que l’on imagine se réveiller à tout moment tellement ses traits évoquent un visage.

De la vapeur d’eau émane de l’océan dès les premiers rais que darde le soleil. Et ça fait “shhhh”, comme pour sommer à la vie de se taire. Il a perdu de sa superbe. Son niveau a certes gagné plusieurs mètres sur le littoral ces dernières années, mais à quel prix ? Si son ballottement de part et d’autre du monde continue d’alimenter un incessant ballet de vagues et de ressac, sa couleur bleue s’est troublée. Il transporte désormais un florilège de déchets ; une mélasse répugnante qui tourbillonne en surface.

Il est 6h du matin, il fait pas loin de 45°. C’est le signal. Deux adolescents sortent de leur grotte tels des nuisibles chassés frénétiquement d’un paysage devenu hostile. Les yeux humides, le cœur ardent, et la peau tellement sèche qu’elle pourrait s’effeuiller.

– Cela va finir par se voir.
– De quoi ?
– Les brûlures et les cloques.
– On n’aura qu’à dire que ça date du dernier effondrement, quand le jour a percé dans la galerie Est.
– J’ai peur Laorens.
– Moi aussi j’ai peur Saubade, mais ton visage au lever du jour est la seule chose qui me fasse tenir.

Les jeunes amants remontent à la hâte la plage couverte d’une bâche et la route peinte en blanc jusqu’à l’entrée des souterrains. Ils doivent rejoindre leur dortoir respectif avant l’alarme générale. Ils se retournent une dernière fois vers le rivage, vers la plage de la petite chambre d’amour, puis s’observent intensément, comme pour graver leur image jusqu’au prochain rendez-vous. Leurs traits, dégradés prématurément, sont pareils à la nature environnante : étiolés, saccagés, tristes, mais encore beaux.

II

L’atmosphère est pesante, humide, poisseuse. Le bruit des machines œuvrant sans relâche maintient une cacophonie permanente dans les galeries. Les sons ricochent sur les parois moites jusqu’à atteindre les oreilles éreintées de la population au repos.

Laorens et Saubade rejoignent leur couche juste à temps. Mais avant que l’alarme ne retentisse, un grondement sourd se fait ressentir de toute part, sortant les humains de leur inextinguible abattement. L’armée, craignant une nouvelle percée du soleil des suites d’un éboulement, déclenche le protocole 2. Les plus fragiles attendent le signal pour se réfugier en profondeur tandis qu’un robot part inspecter la zone. Les grondements ne faiblissent pas, au contraire, ils semblent s’intensifier en divers points au-dessus de leur tête… (suite…)

Saal

Comme une envie de saleté ;
Que la moiteur inonde toute bienséance ;
Que jaillisse une myriade de corps dénudés,
Un méli-mélo corrompu par l’indécence.

Les mécréants ternissent la stature des meneurs,
La crasse se mêle aux effluves délicats,
Les velours soyeux s’entachent de sueur,
De longs râles fleurissent ici et là.

Les fruits exultent et pleuvent ;
Ils aspergent de leur jus l’éthique,
Et la concupiscence s’abreuve
De nos dérives extatiques. (suite…)

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Itinéraire de la démesure

Les passions font vibrer mon enveloppe corporelle ;
Un carburant qui attise ce brasier éternel.
Les flammes s’emparent de ma nature complaisante,
Lacérant ma modestie par leur étreinte incandescente.

Ma présence parmi vous est bien trop éphémère,
Mon iris est troublé par ce voisinage vulgaire.
Les concepts ruissellent sur vos pensées étriquées,
Mon talent déborde dans ce monde limité.

Prenez garde à l’éclosion d’une œuvre boulimique
Happant chaque esquisse, chaque fibre artistique.
J’ôterai aux autres toute appétence pour l’invention,
J’ôterai jusqu’à ma vie, car elle n’est pas de ma création.

L.P

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Femme d’altitude

Hier

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours attisé les convoitises. Bien avant de comprendre les codes du désir, les jeux et les enjeux de la séduction, je voyais dans les regards cet éclat que je faisais surgir. Si j’en ai joué, c’était involontaire, guidée par une innocence infantile. Je n’y pouvais rien, c’est dans ma nature. Ma naissance fut un choc, pour mes géniteurs comme pour mon entourage. Un véritable séisme dans un décor si paisible. Ainsi, j’ai grandi dans de grands espaces, entourée d’une ribambelle d’autres enfants.


On nous appelait les enfants de la Terre. Sans doute par rapport à la rencontre de nos parents. Mon moment préféré était l’hiver, je pouvais sortir le grand jeu. D’un naturel coquet, je me parais de mon plus beau manteau et j‘observais l’attractivité, presque incontrôlée, que je provoquais sur certains. La vie était plutôt douce, à part quelques tumultes passagers, la cohabitation avec les Hommes se déroulait à merveille. Cependant, les yeux qui me scrutaient subtilement, de loin, avaient tendance à se rapprocher. Plusieurs personnes ont commencé à m’aborder, plus ou moins délicatement. Ils voulaient me connaître davantage, m’étudier, me sonder, alors je me suis autorisé quelques aventures.

Moi qui suis sédentaire, non par choix, mais parce que je suis ancré solidement au sol, je n’étais pas contre vivre des expériences pour casser le quotidien. Toutefois, il ne faut pas se méprendre. Le spectacle des saisons qui se succédaient devant mes yeux, ce panaché de couleurs, d’odeurs enivrantes, avait peu de chance de me lasser un jour. J’ai tout de même suivi avec intérêt l’arrivée de ces petits êtres qui ne tenaient pas en place ; qui grouillaient, fourmillaient et redoublaient d’inventivité pour remplir leur existence.

Je n’ai jamais eu à faire le premier pas. Les gens venaient à moi. Tout d’abord de rares curieux, des marginaux un brin fêlés à dire vrai ; attirés par ma beauté, mon danger et mon mystère. Il est vrai que j’en impose. Je n’ai jamais vraiment cessé de grandir et il arrive que les nuages côtoient la pointe de mon crâne. Ils ont été de plus en plus nombreux à s’intéresser à moi. Si la plupart demeuraient prudents, sages et conscients de leur chance, mais aussi de leur vulnérabilité, d’autres étaient tout bonnement aveuglés par leur intrépidité.

Aujourd’hui (suite…)

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Le jardin parfumé de bleuets

Deux petites buttes de terre, de l’herbe fraîche, et même quelques belles pousses.
Ce matin-là, en ouvrant les volets machinalement comme chaque jour, Lila fut frappée par le paysage qui se dessinait sous ses yeux. Elle a toujours vécu dans cette maison de campagne. Bien qu’elle ait évolué au fil des années, modelée par les parents pour accueillir frères et sœurs, gagner en confort et praticité, elle n’a finalement connu que ce seul lieu de vie. Une grande bâtisse de crépi blanc posée au milieu d’un terrain en campagne, non loin d’une ville moyenne de province.



Peu importe le temps qu’il faisait dehors, Lila ouvrait les volets de son unique fenêtre tous les matins comme pour se laisser envahir par les saveurs d’un nouveau jour. Que la veille fut tragique ou extrêmement joyeuse, qu’elle ait fait le plus beau des rêves ou le pire des cauchemars, elle préférait aller de l’avant, ne pas se cramponner au passé. Mais ce jour-là fut tout de même particulier. Elle n’avait jamais remarqué ce petit carré de verdure en face de sa fenêtre. Il dénotait du reste du terrain par sa couleur et ses composantes. 



C’est décidé !

Ce sera son jardin secret. Un jardin encore frêle et timide, mais un jardin déjà parfumé de mille promesses.
Le chantier était vaste, elle ne savait pas par quel bout le prendre. Sa mère, bien trop occupée avec la fratrie, avait délaissé depuis belle lurette tout projet de jardinage. Lila, enthousiaste par nature, bouillonnante de vie, est persuadée d’arriver seule à apprivoiser cet environnement. Elle ôta ses ballerines, retroussa les manches de sa tunique à fleurs et attacha ses longs cheveux lisses un tantinet cuivrés. Elle jaugea le terrain un instant puis s’attaqua au défrichement des buttes.

Comme prise d’une nouvelle passion pour son jardinet, Lila consacrait beaucoup de temps et d’énergie à l’entretenir et à en découvrir chaque recoin, chaque possibilité. Ses mains délicates de jeune fille étaient de plus en plus habiles et chaque jour enrichissait ses connaissances de la terre. Après quelques tâtonnements, le jardin commençait à ressembler à quelque chose. Les pousses encore timides, les touffes plutôt clairsemées, mais peu importe. Lila en plein apprentissage se gorgeait de ces plaisirs journaliers, telles de petites victoires personnelles. Elle semblait construire sa future vie de femme au travers de ce projet champêtre. (suite…)

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Le temps des merises

Quelle patience, quelle abnégation de la part de ce merisier. Le mois de mai est synonyme d’éternel recommencement dans ce village de Drôme provençale. Non pas à la manière d’une vieille rengaine, redondante et dépassée non, plutôt comme un rendez-vous récurrent qui nous surprend toujours. On a beau l’expérimenter chaque année à la même époque, ce phénomène de floraison nous émeut à tous les coups. Je nous soupçonne de feindre l’amnésie, de questionner sa venue chaque hiver pour mieux nous laisser cueillir par sa douceur. Et si le miracle des bourgeons était notre ultime lien intergénérationnel ? Petits et grands s’émerveillant du retour du printemps. De cette nature à la fois brute et complexe, dure et fragile, logique et mystérieuse.

Il a toujours été là, planté majestueusement au fond de notre cour. Dans mes yeux de bambin, il semblait chatouiller les cieux lorsque son feuillage vert s’extirpait de ce pelage rugueux. Sans âge, il trônait massivement au gré des éléments, des saisons et du voisinage. Il a été un formidable outil d’apprentissage pour tous les garnements des environs. Sa robustesse mise à rude épreuve en a calmé certains, même les plus prétentieux. Aveuglés par un trop plein de jeunesse nous étions trop sots pour saisir la magnificence de cet être. “On touche avec les yeux” nous répétait la grand-mère au sujet des belles choses, des objets précieux. Voilà un précepte tout à fait approprié à ce merisier. En plus de résister aux viles attaques à coups de pied, aux impacts de ballons de football ou à de vilains ongles arracheurs d’écorce il a dû subir nos concours d’escalade. (suite…)

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Le serpent tueur

I.

18h09. Un mois de février qui remplissait la capitale de sa morosité annuelle. Éreintés par la grisaille incessante et les journées amputées de précieux halos de lumière, on languissait le printemps. Les petites gens trépignaient à l’idée de reprendre les virées dominicales hors de la ville ; à bord d’une AMI 6 rouge criarde ou d’une 404 rutilante pour prendre d’assaut les campagnes d’Île-de-France.

Le corps inerte d’une trentenaire gisait au beau milieu d’un salon modeste. Sa posture, face contre terre, l’arrière-train pointant droit vers le lustre, pouvait prêter à sourire. La mort perd toute crédibilité face à ce genre de scène cocasse. L’inspecteur Hike demeurait impassible. Des années à côtoyer le crime l’avaient rendu flegmatique, presque froid. Pourtant il écoutait d’une oreille assidue le récit de la voisine à l’origine du signalement tout en analysant minutieusement les lieux de son œil averti. Un grand bruit avait alerté cette brave dame d’origine portugaise qui, après avoir tambouriné à la porte, avait pénétré dans l’appartement pour y découvrir l’affreuse réalité. L’inspecteur, sous son air las et renfrogné, cogitait déjà à plein tube.

Pourquoi la mort ne semble-t-elle pas venir de la blessure à la tête ? Cette voisine est-elle crédible ? La porte était-elle vraiment ouverte ? Et pourquoi cette posture ridicule ? Est-ce un message d’un éventuel assassin ou un malheureux accident ?

En ouvrant la fenêtre du salon pour dissiper tant bien que mal les reflux mortifères du corps pourtant fraîchement dépourvu de vivacité, il perçut au loin le toussotement caractéristique de la vieille DS de son acolyte, François. “Son taco est aussi fiable que ses capacités cognitives”, se formulait Hike. Attendant que l’autre phénomène daigne enfin se joindre à l’enquête, il en profitait pour faire le tour du logis. Un logement somme toute classique d’une employée lambda en périphérie de Paris. Un plancher qui gémissait sous chaque pas, une tapisserie un brin jaunâtre, des meubles çà et là ; plutôt acquis pour leur fonctionnalité que pour un quelconque souci d’harmonie intérieure. Un transistor noir écaillé posé sur une enfilade au bois clair faisait face à un secrétaire calé en diagonale dans un coin de la pièce regroupant salon et cuisine. Quelques assises arrangées autour d’une table basse venaient proposer un semblant d’espace cosy au centre de la pièce. Dans l’unique chambre, le minimalisme était total, hormis la présence d’un petit oiseau coloré pépiant à l’intérieur d’un dôme en fer forgé.

  • Aaaaah !! Mais c’est quoi ce truc ?!
  • Tiens te voilà, j’aurais dû me douter que ta présence allait m’agacer davantage que ton retard. Pour répondre à ta question, pas besoin d’ouvrir un dossier pour voir qu’il s’agit tout bonnement d’une cage accueillant un volatile.
  • Désolé inspecteur, j’ai horreur des piafs. Depuis que j’ai vu ce film dans lequel ils s’attaquent aux humains, c’est devenu une véritable phobie.
  • Enfin, nous ne sommes pas dans un film et cet espèce d’ara ne dépasse pas les 10cm. Bref, un topo sur la situation ça vous intéresse ?
  • Oui merci chef, désolé pour le retard. Vous savez ma DS, c’est un vrai bolide une fois lancée, mais y’a des jours elle veut rien entendre.
  • Ma première hypothèse serait une mort par étranglement. Je pencherais pour un assassinat, mais il n’y a pas de trace de lutte. Les ongles de la dame sont impeccables, aucun résidu de l’extrémité jusqu’à la lunule, aucun ébrèchement. Tout est parfaitement soigné. De plus, l’appartement est en ordre. Soit le tueur a pris le soin de tout ranger, soit la mise à mort fut nette, voire opérée hors du domicile. Je ne parviens pas cependant à déterminer l’élément ayant servi à la strangulation. Un cordage me paraît peu probable. Si vous pouviez vous renseigner sur le profil de la victime.
  • Bien sûr chef, merci pour le debrief chef.

(suite…)

poeme transport metro

Les usagers de ma tête

Les usagers de ma tête suivent un seul parcours
Néanmoins sur leur globe ils s’ignorent tour à tour
Un binôme nécessaire pour parfaire ma vision
À jamais étrangers ; pointant la même direction

Un peu comme ces voyageurs qui se croisent sans arrêt
Engourdis par la banalité du quotidien des jours ouvrés
Ils en oublient que derrière chaque regard un peu las
Sommeille une âme avide d’ivresse et de joie !

 

L.P

 

Délire de haute volée

5 mots imposés : aile/vaporeux/allure/fragrance/décoller

Un souffle chaud me flatte le visage, il me badigeonne les joues de tendresse. Une étreinte réconfortante qui me rappelle mes premiers mois de vie. Je pourrai m’éterniser dans cette sensation de pesanteur apaisante. Le battement d’aile d’un oiseau achève de me sortir de cet état vaporeux. Mes rétines encore voilées de sommeil troublent mon discernement.

Quelques frictions de mes paumes sur les paupières parviennent à rétablir ma vue.

Autour de moi, une sorte de prison faite de bois tressé. Un plancher et quatre murs uniformes puis un toit ouvert sur un ciel de feu. C’est donc cela l’enfer ? Une cage dont la seule issue débouche sur un environnement hostile ? À quatre pattes, j’inspecte chaque recoin, gratte l’osier avec mes ongles. Mes sens encore brouillés par ce réveil impromptu me clouent au sol. Il faut pourtant que je sois debout pour en savoir plus. La curiosité parvient à convaincre mes membres de se mettre en action. Je me lève, non sans mal, en direction de l’âtre incandescent situé au-dessus de ma tête. L’air chaud qui s’y dégage est immédiatement happé dans une sorte de tube évasé relié à ma cage. À peine debout, mes yeux balayent l’endroit et stupeur ! Je réalise que je vogue en plein ciel, à près de cent mètres du haut et dans une montgolfière multicolore qui plus est ! (suite…)

Interférences

Je voudrais tout raconter d’une traite, malgré le chagrin qui m’accable. Je ne peux contenir en moi pareil secret.
 Ainsi, j’entame mon récit d’une main tremblante, garante de gestes mal-assurés. Le temps presse, mais les histoires manuscrites ont pour moi une solennité incomparable. La puissance des mots, passant de la vue à l’esprit du lecteur, a le pouvoir de le saisir tout entier. Cependant, à chaque assaut de la mine sur la page immaculée, le résultat est plus proche de la sismographie que du brûlot que j’ai en tête. Pourtant, mon message est d’une importance capitale. Il doit préserver l’authenticité et la force d’une transcription brute, sans brouillons ni fioritures. Tel Kerouac, seule une prose spontanée, crachée sans filtre sur le frêle papier saura véhiculer les émotions qui me traversent.

J’agrippe alors une vieille machine à écrire. Une Remington que je conserve pour quelques séances d’écritures singulières ; lorsque je me prends pour Hemingway, attendant l’inspiration derrière des vapeurs d’alcool et de tabac vanillé. Dès lors débute un concerto de touches enfoncées et de retour chariot tintant sous mes doigts crispés. Seulement, à la lecture de ce jet d’encre ininterrompu, voilà que mon rimmel vient se poser çà et là sur mes paragraphes incendiaires. Mes notes se troublent puis se noient sous diverses bulles humides. Mes sentiments, sitôt traduits en lettres, se mélangent dans le sillage de mes pleurs pour devenir un fleuve informe alimenté par des impacts de gouttes disparates. (suite…)