Blog Littérature : nouvelles, poémes, histoires courtes et jeux d’écriture

Le blog de littérature CYNIQUETAMERE est avant tout un lieu d’expérimentations littéraires : poésie, nouvelle, jeux d’écriture, etc. L’idée étant de s’imposer une rigueur et une fréquence de publication afin de peaufiner sans cesse notre style d’écriture et de narration.

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Canicule et cœur glacé

Voici venu le moment de parler de mon crime. Non pas qu’une quelconque instance juridique m’y oblige. D’ailleurs, est-ce vraiment un crime ? Isolé de toutes circonstances, mon acte est odieux, j’en conviens. Mais laissez-moi vous conter les événements ayant fait naître en moi cette pulsion abominable.

Une chaleur harassante. De celle qui vous empêche de dormir. Qui vous étreint dès les premières lueurs du jour et qui resserre son emprise tout au long de la journée. L’atmosphère est lourde, pesante, au point de vous faire suffoquer et d’altérer votre réflexion, votre esprit de discernement. On sent une tension dans l’air. Les nerfs sont à vif lorsque la mollesse et l’oisiveté nous sont imposées.

Attendez chers lecteurs. Je ne suis pas en train de justifier mon forfait par une mauvaise nuit et quelques excès de température ! Je pose le cadre de cette journée épouvantable, voilà tout. La sueur perlait le long de mon dos. Dès lors que je levais le bras pour éponger mon front moite, une odeur acide et nauséabonde venait embaumer mes narines. C’était encore le matin. Les minutes semblaient des heures. C’est alors qu’à germé l’idée en moi.

Ma femme m’avait pourtant défendu de l’approcher. Elle connaît mes sautes d’humeur et mon absence de réflexion lorsque je suis à cran. À cet instant précis, je n’avais cure de ses injonctions. Toutes mes tentatives pour trouver de la fraîcheur furent vaines ou trop éphémères. Douche glacée, éventail, ventilateur qui brasse l’air chaud et autres subterfuges n’ont pas réussi à m’apaiser. J’avais un réel besoin de m’extirper de mon corps, de me focaliser sur autre chose. Aveuglé par mes envies d’évasion, par la nécessité d’oublier un temps cette touffeur qui m’oppressait, je me suis donc dirigé doucement vers l’objet de ma convoitise, vers le lieu défendu.

Elle était seule. (suite…)

Les deux amants

I

C’est encore beau. Les falaises ne sont plus qu’un amas de roches grignotées çà et là. Le petit phare de Biarritz, emblématique de la côte, a disparu lors d’un énième éboulement. L’énorme bloc de pierre coiffé de touffes d’herbes, et dont les excavations achèvent de lui donner la forme d’une tête, est toujours là lui. Un gardien serein et passif que l’on imagine se réveiller à tout moment tellement ses traits évoquent un visage.

De la vapeur d’eau émane de l’océan dès les premiers rais que darde le soleil. Et ça fait “shhhh”, comme pour sommer à la vie de se taire. Il a perdu de sa superbe. Son niveau a certes gagné plusieurs mètres sur le littoral ces dernières années, mais à quel prix ? Si son ballottement de part et d’autre du monde continue d’alimenter un incessant ballet de vagues et de ressac, sa couleur bleue s’est troublée. Il transporte désormais un florilège de déchets ; une mélasse répugnante qui tourbillonne en surface.

Il est 6h du matin, il fait pas loin de 45°. C’est le signal. Deux adolescents sortent de leur grotte tels des nuisibles chassés frénétiquement d’un paysage devenu hostile. Les yeux humides, le cœur ardent, et la peau tellement sèche qu’elle pourrait s’effeuiller.

– Cela va finir par se voir.
– De quoi ?
– Les brûlures et les cloques.
– On n’aura qu’à dire que ça date du dernier effondrement, quand le jour a percé dans la galerie Est.
– J’ai peur Laorens.
– Moi aussi j’ai peur Saubade, mais ton visage au lever du jour est la seule chose qui me fasse tenir.

Les jeunes amants remontent à la hâte la plage couverte d’une bâche et la route peinte en blanc jusqu’à l’entrée des souterrains. Ils doivent rejoindre leur dortoir respectif avant l’alarme générale. Ils se retournent une dernière fois vers le rivage, vers la plage de la petite chambre d’amour, puis s’observent intensément, comme pour graver leur image jusqu’au prochain rendez-vous. Leurs traits, dégradés prématurément, sont pareils à la nature environnante : étiolés, saccagés, tristes, mais encore beaux.

II

L’atmosphère est pesante, humide, poisseuse. Le bruit des machines œuvrant sans relâche maintient une cacophonie permanente dans les galeries. Les sons ricochent sur les parois moites jusqu’à atteindre les oreilles éreintées de la population au repos.

Laorens et Saubade rejoignent leur couche juste à temps. Mais avant que l’alarme ne retentisse, un grondement sourd se fait ressentir de toute part, sortant les humains de leur inextinguible abattement. L’armée, craignant une nouvelle percée du soleil des suites d’un éboulement, déclenche le protocole 2. Les plus fragiles attendent le signal pour se réfugier en profondeur tandis qu’un robot part inspecter la zone. Les grondements ne faiblissent pas, au contraire, ils semblent s’intensifier en divers points au-dessus de leur tête… (suite…)

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Femme d’altitude

Hier

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours attisé les convoitises. Bien avant de comprendre les codes du désir, les jeux et les enjeux de la séduction, je voyais dans les regards cet éclat que je faisais surgir. Si j’en ai joué, c’était involontaire, guidée par une innocence infantile. Je n’y pouvais rien, c’est dans ma nature. Ma naissance fut un choc, pour mes géniteurs comme pour mon entourage. Un véritable séisme dans un décor si paisible. Ainsi, j’ai grandi dans de grands espaces, entourée d’une ribambelle d’autres enfants.


On nous appelait les enfants de la Terre. Sans doute par rapport à la rencontre de nos parents. Mon moment préféré était l’hiver, je pouvais sortir le grand jeu. D’un naturel coquet, je me parais de mon plus beau manteau et j‘observais l’attractivité, presque incontrôlée, que je provoquais sur certains. La vie était plutôt douce, à part quelques tumultes passagers, la cohabitation avec les Hommes se déroulait à merveille. Cependant, les yeux qui me scrutaient subtilement, de loin, avaient tendance à se rapprocher. Plusieurs personnes ont commencé à m’aborder, plus ou moins délicatement. Ils voulaient me connaître davantage, m’étudier, me sonder, alors je me suis autorisé quelques aventures.

Moi qui suis sédentaire, non par choix, mais parce que je suis ancré solidement au sol, je n’étais pas contre vivre des expériences pour casser le quotidien. Toutefois, il ne faut pas se méprendre. Le spectacle des saisons qui se succédaient devant mes yeux, ce panaché de couleurs, d’odeurs enivrantes, avait peu de chance de me lasser un jour. J’ai tout de même suivi avec intérêt l’arrivée de ces petits êtres qui ne tenaient pas en place ; qui grouillaient, fourmillaient et redoublaient d’inventivité pour remplir leur existence.

Je n’ai jamais eu à faire le premier pas. Les gens venaient à moi. Tout d’abord de rares curieux, des marginaux un brin fêlés à dire vrai ; attirés par ma beauté, mon danger et mon mystère. Il est vrai que j’en impose. Je n’ai jamais vraiment cessé de grandir et il arrive que les nuages côtoient la pointe de mon crâne. Ils ont été de plus en plus nombreux à s’intéresser à moi. Si la plupart demeuraient prudents, sages et conscients de leur chance, mais aussi de leur vulnérabilité, d’autres étaient tout bonnement aveuglés par leur intrépidité.

Aujourd’hui (suite…)

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Le jardin parfumé de bleuets

Deux petites buttes de terre, de l’herbe fraîche, et même quelques belles pousses.
Ce matin-là, en ouvrant les volets machinalement comme chaque jour, Lila fut frappée par le paysage qui se dessinait sous ses yeux. Elle a toujours vécu dans cette maison de campagne. Bien qu’elle ait évolué au fil des années, modelée par les parents pour accueillir frères et sœurs, gagner en confort et praticité, elle n’a finalement connu que ce seul lieu de vie. Une grande bâtisse de crépi blanc posée au milieu d’un terrain en campagne, non loin d’une ville moyenne de province.



Peu importe le temps qu’il faisait dehors, Lila ouvrait les volets de son unique fenêtre tous les matins comme pour se laisser envahir par les saveurs d’un nouveau jour. Que la veille fut tragique ou extrêmement joyeuse, qu’elle ait fait le plus beau des rêves ou le pire des cauchemars, elle préférait aller de l’avant, ne pas se cramponner au passé. Mais ce jour-là fut tout de même particulier. Elle n’avait jamais remarqué ce petit carré de verdure en face de sa fenêtre. Il dénotait du reste du terrain par sa couleur et ses composantes. 



C’est décidé !

Ce sera son jardin secret. Un jardin encore frêle et timide, mais un jardin déjà parfumé de mille promesses.
Le chantier était vaste, elle ne savait pas par quel bout le prendre. Sa mère, bien trop occupée avec la fratrie, avait délaissé depuis belle lurette tout projet de jardinage. Lila, enthousiaste par nature, bouillonnante de vie, est persuadée d’arriver seule à apprivoiser cet environnement. Elle ôta ses ballerines, retroussa les manches de sa tunique à fleurs et attacha ses longs cheveux lisses un tantinet cuivrés. Elle jaugea le terrain un instant puis s’attaqua au défrichement des buttes.

Comme prise d’une nouvelle passion pour son jardinet, Lila consacrait beaucoup de temps et d’énergie à l’entretenir et à en découvrir chaque recoin, chaque possibilité. Ses mains délicates de jeune fille étaient de plus en plus habiles et chaque jour enrichissait ses connaissances de la terre. Après quelques tâtonnements, le jardin commençait à ressembler à quelque chose. Les pousses encore timides, les touffes plutôt clairsemées, mais peu importe. Lila en plein apprentissage se gorgeait de ces plaisirs journaliers, telles de petites victoires personnelles. Elle semblait construire sa future vie de femme au travers de ce projet champêtre. (suite…)

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Le temps des merises

Quelle patience, quelle abnégation de la part de ce merisier. Le mois de mai est synonyme d’éternel recommencement dans ce village de Drôme provençale. Non pas à la manière d’une vieille rengaine, redondante et dépassée non, plutôt comme un rendez-vous récurrent qui nous surprend toujours. On a beau l’expérimenter chaque année à la même époque, ce phénomène de floraison nous émeut à tous les coups. Je nous soupçonne de feindre l’amnésie, de questionner sa venue chaque hiver pour mieux nous laisser cueillir par sa douceur. Et si le miracle des bourgeons était notre ultime lien intergénérationnel ? Petits et grands s’émerveillant du retour du printemps. De cette nature à la fois brute et complexe, dure et fragile, logique et mystérieuse.

Il a toujours été là, planté majestueusement au fond de notre cour. Dans mes yeux de bambin, il semblait chatouiller les cieux lorsque son feuillage vert s’extirpait de ce pelage rugueux. Sans âge, il trônait massivement au gré des éléments, des saisons et du voisinage. Il a été un formidable outil d’apprentissage pour tous les garnements des environs. Sa robustesse mise à rude épreuve en a calmé certains, même les plus prétentieux. Aveuglés par un trop plein de jeunesse nous étions trop sots pour saisir la magnificence de cet être. “On touche avec les yeux” nous répétait la grand-mère au sujet des belles choses, des objets précieux. Voilà un précepte tout à fait approprié à ce merisier. En plus de résister aux viles attaques à coups de pied, aux impacts de ballons de football ou à de vilains ongles arracheurs d’écorce il a dû subir nos concours d’escalade. (suite…)

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Le serpent tueur

I.

18h09. Un mois de février qui remplissait la capitale de sa morosité annuelle. Éreintés par la grisaille incessante et les journées amputées de précieux halos de lumière, on languissait le printemps. Les petites gens trépignaient à l’idée de reprendre les virées dominicales hors de la ville ; à bord d’une AMI 6 rouge criarde ou d’une 404 rutilante pour prendre d’assaut les campagnes d’Île-de-France.

Le corps inerte d’une trentenaire gisait au beau milieu d’un salon modeste. Sa posture, face contre terre, l’arrière-train pointant droit vers le lustre, pouvait prêter à sourire. La mort perd toute crédibilité face à ce genre de scène cocasse. L’inspecteur Hike demeurait impassible. Des années à côtoyer le crime l’avaient rendu flegmatique, presque froid. Pourtant il écoutait d’une oreille assidue le récit de la voisine à l’origine du signalement tout en analysant minutieusement les lieux de son œil averti. Un grand bruit avait alerté cette brave dame d’origine portugaise qui, après avoir tambouriné à la porte, avait pénétré dans l’appartement pour y découvrir l’affreuse réalité. L’inspecteur, sous son air las et renfrogné, cogitait déjà à plein tube.

Pourquoi la mort ne semble-t-elle pas venir de la blessure à la tête ? Cette voisine est-elle crédible ? La porte était-elle vraiment ouverte ? Et pourquoi cette posture ridicule ? Est-ce un message d’un éventuel assassin ou un malheureux accident ?

En ouvrant la fenêtre du salon pour dissiper tant bien que mal les reflux mortifères du corps pourtant fraîchement dépourvu de vivacité, il perçut au loin le toussotement caractéristique de la vieille DS de son acolyte, François. “Son taco est aussi fiable que ses capacités cognitives”, se formulait Hike. Attendant que l’autre phénomène daigne enfin se joindre à l’enquête, il en profitait pour faire le tour du logis. Un logement somme toute classique d’une employée lambda en périphérie de Paris. Un plancher qui gémissait sous chaque pas, une tapisserie un brin jaunâtre, des meubles çà et là ; plutôt acquis pour leur fonctionnalité que pour un quelconque souci d’harmonie intérieure. Un transistor noir écaillé posé sur une enfilade au bois clair faisait face à un secrétaire calé en diagonale dans un coin de la pièce regroupant salon et cuisine. Quelques assises arrangées autour d’une table basse venaient proposer un semblant d’espace cosy au centre de la pièce. Dans l’unique chambre, le minimalisme était total, hormis la présence d’un petit oiseau coloré pépiant à l’intérieur d’un dôme en fer forgé.

  • Aaaaah !! Mais c’est quoi ce truc ?!
  • Tiens te voilà, j’aurais dû me douter que ta présence allait m’agacer davantage que ton retard. Pour répondre à ta question, pas besoin d’ouvrir un dossier pour voir qu’il s’agit tout bonnement d’une cage accueillant un volatile.
  • Désolé inspecteur, j’ai horreur des piafs. Depuis que j’ai vu ce film dans lequel ils s’attaquent aux humains, c’est devenu une véritable phobie.
  • Enfin, nous ne sommes pas dans un film et cet espèce d’ara ne dépasse pas les 10cm. Bref, un topo sur la situation ça vous intéresse ?
  • Oui merci chef, désolé pour le retard. Vous savez ma DS, c’est un vrai bolide une fois lancée, mais y’a des jours elle veut rien entendre.
  • Ma première hypothèse serait une mort par étranglement. Je pencherais pour un assassinat, mais il n’y a pas de trace de lutte. Les ongles de la dame sont impeccables, aucun résidu de l’extrémité jusqu’à la lunule, aucun ébrèchement. Tout est parfaitement soigné. De plus, l’appartement est en ordre. Soit le tueur a pris le soin de tout ranger, soit la mise à mort fut nette, voire opérée hors du domicile. Je ne parviens pas cependant à déterminer l’élément ayant servi à la strangulation. Un cordage me paraît peu probable. Si vous pouviez vous renseigner sur le profil de la victime.
  • Bien sûr chef, merci pour le debrief chef.

(suite…)

Interférences

Je voudrais tout raconter d’une traite, malgré le chagrin qui m’accable. Je ne peux contenir en moi pareil secret.
 Ainsi, j’entame mon récit d’une main tremblante, garante de gestes mal-assurés. Le temps presse, mais les histoires manuscrites ont pour moi une solennité incomparable. La puissance des mots, passant de la vue à l’esprit du lecteur, a le pouvoir de le saisir tout entier. Cependant, à chaque assaut de la mine sur la page immaculée, le résultat est plus proche de la sismographie que du brûlot que j’ai en tête. Pourtant, mon message est d’une importance capitale. Il doit préserver l’authenticité et la force d’une transcription brute, sans brouillons ni fioritures. Tel Kerouac, seule une prose spontanée, crachée sans filtre sur le frêle papier saura véhiculer les émotions qui me traversent.

J’agrippe alors une vieille machine à écrire. Une Remington que je conserve pour quelques séances d’écritures singulières ; lorsque je me prends pour Hemingway, attendant l’inspiration derrière des vapeurs d’alcool et de tabac vanillé. Dès lors débute un concerto de touches enfoncées et de retour chariot tintant sous mes doigts crispés. Seulement, à la lecture de ce jet d’encre ininterrompu, voilà que mon rimmel vient se poser çà et là sur mes paragraphes incendiaires. Mes notes se troublent puis se noient sous diverses bulles humides. Mes sentiments, sitôt traduits en lettres, se mélangent dans le sillage de mes pleurs pour devenir un fleuve informe alimenté par des impacts de gouttes disparates. (suite…)

Spore : jeu de jambes

Depuis notre naissance, elle n’a eu de cesse de me défier. Elle voulait toujours me dépasser, me précéder dans la vie. On la trouvait plus adroite, plus longiligne et moi, j’étais son pendant un peu gauche.

Régulièrement, nous nous lancions dans des courses absurdes. Cela débutait par une simple marche. Elle faisait un pas, j’en faisais un plus grand, et ce, jusqu’à gambader comme des dératées. Cette fois-là, je fis une entorse à mon code d’honneur en lui assénant un croche-pied sournois.

Nous voilà toutes deux dans le plâtre, à égalité. Elle boude, mais ça me fait une belle jambe !

L.P
https://tavernedesspores.fr

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Nouvelle : Cent coups de tonnerre

I.

Depuis la terrible explosion survenue tôt le matin, seul le cri des cigales parvenait à percer le lourd silence qui enveloppait l’amas de tentes disposées en quinconce.
Sur une colline trônant aux abords de la ville, 20 000 gamins attendaient là que les choses aillent mieux. Que les grands hommes arrêtent de jouer avec le feu, arrêtent de se chamailler. Leur enfance s’évaporait un peu plus chaque jour. Les visages se durcissaient à mesure qu’ils comprenaient la situation. Les journées consistaient à lutter contre la chaleur et la pénurie de nourriture. Certains erraient hagards, suçant des cailloux pour tenter vainement de tromper la faim. Mais le soir, lorsque les cigales stoppaient leurs frictions, s’en suivait un concert de sanglots à travers le camp. Les bambins ne pouvaient retenir leurs larmes et alimentaient un requiem des plus déchirants. 

La puissance du soleil se faisait de moins en moins intense, il entamait sa chute en teintant le ciel d’un nuancier orangé. Sa descente à l’horizon était poussive, telle une lente agonie. On pouvait presque entendre un râle émaner des derniers rayons rasant les cultures en terrasses qui s’étendaient dans la préfecture. On ne distinguait bientôt plus qu’une petite sphère difforme, un jaune d’œuf prêt à rompre sa pellicule pour déverser une lave tiède sur la vallée.

Un vieillard et une jeune femme observaient la scène alors que les dernières onces de lumières quittaient le paysage pour rejoindre le soleil et sa couche. Symbole d’espoir et de renouveau, aura-t-il la force d’éclairer une nouvelle fois l’ignominie humaine ?

– Il paraît que c’est sur notre péninsule qu’il apparaît le premier chaque matin.
– J’ai bien peur qu’il ne se lève plus jamais.
– Ne dîtes pas cela Hito-San, nous nous devons de rester forts, pour les enfants, pour la patrie !
– Nous ne méritons ni sa lumière salvatrice, ni sa chaleur réconfortante. Après les évènements effroyables de cette semaine, il a toutes les raisons de nous plonger dans les ténèbres. Dans une sombre torpeur permanente.
– Mais, nous sommes à deux doigts de gagner la guerre. Mon fiancé se bat en ce moment même pour notre liberté !
– J’en doute fort et quand bien même, toute l’humanité a perdu. Le soleil est mort. Mort de honte et d’effroi. Et le plus triste, c’est que la haine et l’obscurité nous vont si bien.

Les deux adultes se turent alors que le ciel déployait une nuit horriblement sombre. La noirceur s’étendait et engloutissait chaque parcelle de terre, empoignant les cœurs déjà bien malmenés et prenant ses aises comme si elle s’installait pour une durée indéterminée. À deux pas de là, une fillette blottie contre un arbre avait perçu quelques bribes de la conversation. Elle se rendait chaque fin d’après-midi aux abords du camp, à l’endroit où la vue était la plus dégagée. Elle guettait le retour illusoire de ses deux parents. (suite…)

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Nouvelle à la Bukowski – Pension de l’amour

26 jours de mer putain. Un bail que j’avais plus enquillé de la sorte. Pas loin d’un mois dans ce rafiot pourri. On se demande comment il flotte encore le bordel. J’ai l’impression d’être devenu un de ces poiscailles difformes qui planquent leurs sales gueules préhistoriques sous les rochers. Du poisson à remonter tous les jours. Du ragoût de poisson à becter tous les jours. Plus de goût dans la bouche, plus d’odorat. La face tellement bouffée par le sel et le soleil qu’on dirait un chêne centenaire.

Ces cons-là savent y faire. Ils nous filent la moitié du salaire au moment de l’escale. Tout le monde sait bien qu’on va se précipiter dans le premier bar à putes de la jetée. 26 jours à boire de la vinasse tiède et à se branler sur une photo de soubrette qu’un des gars a eu le chic de faire tourner.
Je m’imagine enchaîner les verres de ginja devant des croupes portugaises. Le bateau pénètre l’embouchure du Tage. On est intenables. La soirée s’annonce salace et je sens déjà mes bourses se vider. Je me lèverai le lendemain, fauché, mais soulagé. Obligé de reprendre le large et cette satanée besogne pour gagner ma croûte.

L’océan agité aspire les âmes. Il nous dépouille du peu d’humanité présente dans nos cœurs vagabonds. Nous laisse à la merci de nos besoins primaires.

Merde, voilà que je cause comme un philosophe.

Les gars s’enfilent des rasades sur le quai de débarquement quand je débarque à mon tour. (suite…)