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Le temps des merises

Quelle patience, quelle abnégation de la part de ce merisier. Le mois de mai est synonyme d’éternel recommencement dans ce village de Drôme provençale. Non pas à la manière d’une vieille rengaine, redondante et dépassée non, plutôt comme un rendez-vous récurrent qui nous surprend toujours. On a beau l’expérimenter chaque année à la même époque, ce phénomène de floraison nous émeut à tous les coups. Je nous soupçonne de feindre l’amnésie, de questionner sa venue chaque hiver pour mieux nous laisser cueillir par sa douceur. Et si le miracle des bourgeons était notre ultime lien intergénérationnel ? Petits et grands s’émerveillant du retour du printemps. De cette nature à la fois brute et complexe, dure et fragile, logique et mystérieuse.

Il a toujours été là, planté majestueusement au fond de notre cour. Dans mes yeux de bambin, il semblait chatouiller les cieux lorsque son feuillage vert s’extirpait de ce pelage rugueux. Sans âge, il trônait massivement au gré des éléments, des saisons et du voisinage. Il a été un formidable outil d’apprentissage pour tous les garnements des environs. Sa robustesse mise à rude épreuve en a calmé certains, même les plus prétentieux. Aveuglés par un trop plein de jeunesse nous étions trop sots pour saisir la magnificence de cet être. “On touche avec les yeux” nous répétait la grand-mère au sujet des belles choses, des objets précieux. Voilà un précepte tout à fait approprié à ce merisier. En plus de résister aux viles attaques à coups de pied, aux impacts de ballons de football ou à de vilains ongles arracheurs d’écorce il a dû subir nos concours d’escalade.

Et à trop vouloir défier les lois de la gravité, à brûler les étapes pour arriver plus haut plus vite que les autres, solitaire dans sa soif de hauteur, on termine sur le plancher des vaches en une fraction de seconde. Un coccyx un brin disloqué, mais certaines idées remises à leur place. Les paumes éraflées, les genoux entaillés mêlaient leurs gouttelettes de sang aux cerises trop mûres jonchant le sol granuleux. Le tout formait des taches pourpres informes dignes d’un champ de bataille meurtrier.

Puis par mimétisme, besoin d’émancipation ou que sais-je, on s’improvise marchand. Non content de profiter des fruits offerts, de leur transformation en onctueuses confitures, en délicieux clafoutis, nous prend l’envie d’en faire le commerce. La dure loi de l’offre et la demande s’abat sur notre naïveté, sur l’étal précaire monté au bord du chemin communal, au croisement de la première route bétonnée. Nul besoin d’être fin économiste pour expliquer l’échec commercial de cette première tentative de vente maraîchère. Si l’on compte en tout et pour tout : deux voitures pour un après-midi, dont une seule est passée devant le stand, s’ajoutant au faible pourcentage de personnes intéressées par l’achat de cerises sauvages, entassées dans un saladier en plein soleil; les chances d’une transaction fructueuse étaient minces. Et ce, quel que soit le taux de mignonnerie des vendeurs.

Mais voilà que peu à peu on y fait moins attention à cet arbre. On s’est habitué à sa présence. D’autres préoccupations s’immiscent dans notre esprit. On est tout de même heureux à l’arrivée des premiers bourgeons, les effluves sucrés nous transportent immédiatement en des temps frivoles. Toutefois, ce détachement, cette négligence progressive nous sautera au visage bien trop tard. Cela fait des années que le tronc est creux, comme grignoté de l’intérieur. Le mal s’est répandu sur l’ensemble de l’arbre. Tel un passage brutal à l’âge adulte que l’on ne voulait pas voir.

Le merisier n’est plus. Il ne laisse derrière lui qu’un trou béant. Bientôt sa longue présence n’aura plus de trace visible, mais son souvenir olfactif perdurera dans les cœurs. Pourquoi et comment a-t-il disparu ? Sans doute l’œuvre d’un jardinier du dimanche ou l’invasion de nuisibles étrangers à la région. Peu importe, l’enfant que j’étais n’aurait pas compris. L’adulte que je suis ne souhaite pas vraiment comprendre. J’espère pouvoir transmettre ces odeurs, ces souvenirs et ce texte à ma progéniture. Un legs à retardement. Telle une jolie chanson aux paroles équivoques, véhiculant l’amour, la révolte, le chagrin, l’espoir, le temps des cerises sauvages.

 

Léon Plagnol

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