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La vieille dame qui repeignait le moulin

Voilà près de vingt ans que le moulin ne tournait plus. Jadis symbole de la prospérité du village d’Odeceixe, il surplombait le hameau avec bienveillance et fierté.

Les maisonnettes aux teintes pastel peuplaient ce dôme insolite. Des ornements guillerets jonchant l’unique route en béton qui menait au sommet, et au moulin endeuillé. Autrefois bariolé d’un blanc crépi et d’une ceinture aux touches bleutées comme l’azur, il trônait telle la croix protectrice de certains villages pieux.

La farine et l’eau, synonyme de pain ; synonyme de vie et d’une sérénité timide. La mise en route des pales chaque matin, balayait les malheurs de la veille avec la promesse de journées lumineuses, faites de travail et de chants à la gloire de ce chasseur de famine. Ainsi, le vent venait lécher les habitants encore vaporeux dans leur couche et raviver doucement leur flamme, leur vigueur.

Aujourd’hui la vieille dame entame une énième ascension de la route bétonnée. Un chemin malmené par les années, criblé de trous rebouchés par quelques bonnes âmes ; à la manière d’un patchwork grisonnant et increvable.
C’est une matinée déjà étouffante. Il n’est pas loin de onze heures et elle piétine sans broncher sur la route du moulin.
(suite…)

Poésie courte pluie

Poème court : Une Pluie Cossue

Tel un collier de perles qui soudain se brisa,
Les cieux furent amputés de leur précieux éclat.

Le bijou se déversa lentement,
Jadis retenue par un liseré délicat ;
Un festival d’assauts humiliants,
Sur les gueux arrangés en tas.

L’impact fut aléatoire,
l’intensité crescendo
Et je guette chaque soir,
la chute d’une goutte d’eau.

Puisse-t-elle inonder le brasier de mon cœur,
En chasser les souffrances dans une intense vapeur !

Léon Plagnol

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Nouvelle : Confluence

Tout est arrivé si vite. Elle l’aperçut dès son entrée dans la ville. Il déambulait majestueusement le long d’un immense parc arboré. Elle sut immédiatement qu’elle devait le rejoindre.

Je menais une vie paisible jusqu’à présent. J’ai quitté mes parents et ma bourgade de montagne pour me jeter dans le grand bain comme on dit. Seulement, j’ai tendance à me faire happer par mes passions. Elles se déclarent soudainement telle une myriade de tourbillons indisciplinés. Leur attractivité est bien trop forte pour que j’y résiste. J’entends encore ma mère qui s’évertue à me dire : « Sonia, ne te laisse pas submerger de la sorte. Apprends à contrôler tes émotions et ton impulsivité ».
Je me suis efforcé de contenir mes pulsions tout au long de ma jeune vie, de ne pas faire trop de vagues, mais cette fois-ci cela semble différent.
À la vu de cet adonis, j’ai senti comme des remous aux confins de mon être. Cela ne m’était jamais arrivé auparavant. Ce fut bref. J’ai tout de même pu distinguer ses larges épaules, sa posture imposante. Solidement ancré, il voguait avec détermination, non sans une forme de grâce.

Je donnerai tout pour connaître sa destination, son but qui paraît si crucial. Moi je n’ai pas vraiment de projet. Je viens de débarquer dans cette nouvelle ville, mais je ne prends pas le temps d’observer les alentours. Je n’ai que faire de ces jolies rues pavées, de ces maisons anciennes et bigarrées qui jalonnent les quais. Ni même cette espèce de colline surplombée d’une sublime basilique. À présent, ma seule volonté et de rejoindre cet homme, il se dirigeait vers le sud.

À quelques pas de là… (suite…)

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Poème : Amnésie

J’ai des souvenirs si lointains,
J’ignore s’ils sont miens ;
Comme étranger dans ce corps,
Passager clandestin de ce décor.

L’amnésie se déclare à l’aurore.
Des bribes de pensées s’évaporent,
Telle la rosée fébrile du printemps,
Impuissante face aux rayons ardents.

J’ai beau défier les rouages du temps,
Son sempiternel recommencement,
Ma singularité meurt chaque matin.
Je retrouve dès lors la fougue d’un bambin. (suite…)

Récital Chopin – Éric Artz

Au cœur du VIe Arrondissement de Lyon, dans l’intimité de l’église Saint-Pothin, s’est déroulé jeudi soir un spectacle tout à fait singulier : celui d’une rencontre entre un artiste légendaire, un brillant interprète et une assemblée nombreuse et attentive.

Dans ce décor mystique et inhabituel, aux airs de couronnement nocturne, le pianiste Éric Artz a offert à la foule un repos, une bénédiction sonore. Le programme est parfait : seront uniquement joués des morceaux célèbres du grand Chopin. Le soliste, à la modeste renommée, apparaît rapidement comme un être sympathique. Ce dernier agrémente les différents morceaux d’anecdotes historiques ou personnelles, rompant ainsi avec la tradition sérieuse de la musique dite classique. 

Le cadre religieux pousse celui qui écrit à l’analogie facile ; celle de l’interprète, qui comme l’homme d’Église, transmet la parole providentielle et vient apaiser les âmes intranquilles, rassurer les hommes et les femmes en proie aux doutes obsédants et aux passions extrêmes.

Et la prestation est à la hauteur d’un programme qui me renvoie à mes premiers amours musicaux : d’abord, le Nocturne posthume en ut majeur (peut-être le plus éloquent) ou à cette caresse mélancolique viennent se mêler quelques notes du concerto pour piano n°2. Ensuite, la Fantaisie-Impromptu, qui tranche instantanément avec les ténèbres de la première pièce. Dans cette oeuvre, Chopin montre un visage plus conquérant, et le pianiste s’en sort toujours avec autant d’adresse. Vient ensuite le plus célèbre des nocturnes (qui à force d’écoute a malheureusement perdu sa saveur originelle), et en supplément le prélude en Mi mineur, lente et sombre descente dans l’affliction, jusqu’au final cathartique. Puis viennent trois études aux éthos variés (la puissance de la “Révolutionnaire” est toujours bouleversante), qui sont parfaitement maîtrisées par le musicien. À ces exercices délicats se succèdent trois valses (lesdites “Minute”, “ De l’adieu” et “Pure”), ces mêmes valses qui firent naître quelques années auparavant, cet amour démesuré que j’ai pour le piano. Enfin, l’apothéose ; l’épilogue romantique, la Polonaise héroïque, ou Chopin nous prouve une dernière fois que son oeuvre est d’une inestimable richesse. En guise de rappel, M. Artz exécute le troisième mouvement de la sonate dite “Tempête” de Beethoven, et clôture pour de bon cet épisode féérique, dans une atmosphère radieuse. On peut noter ce que ce dernier morceau introduit un contraste parmi les oeuvres jouées en cette soirée, et permet de distinguer la personnalité propre aux oeuvres de Chopin.

Transit par cette harmonieuse succession de vagues de notes, d’intermèdes didactiques et par la fraîcheur de l’église, la foule, au pied de la croix et du dôme enluminé, recevait comme un seul être ce précieux cadeau, et se retira une heure plus tard, la tête pleine d’ivresse, de poésie et de souvenirs.

F.L.

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Pensée portugaise #4 : Océan de nuits

L’océan est pudique, il se pare d’un voile brumeux
Son labeur est constant, son train de vie houleux
Des méandres de sable guident ses ondes hasardeuses
Les éléments autorisent quelques incartades insidieuses

La marée tempère ses tentatives d‘invasion
Le vent attise les innombrables oscillations
Telle une pauvre bête en quête d’affection
L’océan est voué à errer sans compagnon

Quand il ne défie pas les péninsules fébriles
Sa monotonie apaise le temps d’une sieste
En journée, le grand bleu apparaît comme servile
Le soir venu, on le découvre bien plus leste (suite…)

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Pensée portugaise #3 : Les refuges bigarrés

Érigés en quinconce, des antres hors du temps
Un troupeau de maisons colorées subtilement
Elles entourent l’estuaire sans trop l’encombrer
Telle une échappatoire minimaliste maculée de traits

Jaune, vert, rouge, bleu dans un canevas simplifié
Le confort est précaire pour apprécier le grand air
Les portes miniatures permettent l’accès au repère
Une fuite de la ville vers un havre côtier

Troquer la pollution contre l’odeur de marée
Les klaxons absurdes contre les mouettes rieuses
Les rythmes soutenus contre un calme acharné
Pour s’émerveiller de rituels, de coutumes poussiéreuses (suite…)

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Pensée portugaise #2 : Estampe du bout de l’Europe

Les falaises grandiloquentes et non moins vulnérables,
Malmenées sans cesse par des assauts redoutables,
Tantôt le vent s’y acharne, tantôt les vagues s’y fracassent,
Les parois s’effritent, mais jamais ne se cassent.

Elles se laissent creuser non sans amertume,
Un domicile de choix pour les farceurs à plumes,
Ils rient de bon cœur en chutant vers l’écume,
Puis d’un battement d’ailes regagnent la brume.

Du haut de mon phare, j’observe sans bruit,
Ce tableau mouvant aux si doux coloris,
Chaque pigment m’évoque une émotion nouvelle,
Sur cette toile, l’humanité tout entière se révèle !

Seul mon antre dénote par son rouge alizarine,
Il doit se distinguer dans la solitude des crêtes,
Diurne, il égaye les côtes que l’océan taquine,
Rare témoignage d’une humanité discrète. (suite…)

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Pensée portugaise #1 : Introduction

« Naviguer est nécessaire, vivre ne l’est pas » – Fernando Pessoa

Car si vivre consiste à subir les tumultes, à quoi bon s’infliger les réveils quotidiens ?
Voguer permet des avancées fluides sans pour autant s’agiter. Dériver nous mène avec légèreté vers des lieux insoupçonnés. Je ferme les yeux et les lignes ondulées se succèdent, similaires, néanmoins toutes singulières. Le sel infiltre mes pores puis s’associe au soleil pour briller sournoisement mon épiderme si pâle. Il me fait comprendre que je n’ai pas ma place sur cette surface humide et les éléments qui se déchaînent ne cessent d’appuyer son propos. Mais une brève halte hors du plancher des bovins ravive les sens en bousculant les certitudes. Vulnérable cloporte à l’échelle de cette immensité, qui oublie de s’étonner de son improbable existence. Sur un vieux tronc d’arbre ou à bord de majestueuses galères, le phénomène de flottaison nous berce d’histoires à s’approprier, de contrées à explorer et d’âmes à côtoyer. Le mouvement prime la destination. L’immobilisme est préjudiciable. Tenter d’attirer à soi les remous du large est lâche, la gratification inexistante.
Immerge ta souche et chevauche-la, pense à ce que tu cherches sans trop l’idéaliser. N’oublie pas le chemin inverse vers le port d’attache, car partir n’est pas une fuite, mais une quête pour mieux revenir.

L.P

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Nouvelle : L’accoutumé

Temps de lecture : 3/4 min.

I.

Chaque soir, il se dirige vers son lit d’un pas lent, redoutant ce passage obligé qui vient ponctuer une journée qui ne fut pas assez productive à son goût. Enfant, l’abandon aux bras de Morphée lui était des plus difficile. Il n’aimait pas perdre le contrôle. Penser aux huit longues heures durant lesquelles il serait inconscient, livré aux songes et à un univers si abstrait lui donnait le tournis. Nul sentiment d’inachevé ou de temps gâché à l’époque, seulement la peur de ce qui pourrait advenir pendant cette pause hors de la vie, ce suspend d’appartenance au monde et la crainte de ne jamais se réveiller.

L’appréhension du coucher s’est peu à peu changée en contrainte du repos. S’astreindre au sommeil pour ne pas en subir les conséquences à la naissance du jour suivant. Pouvoir tenir une journée de plus parmi ses semblables et trouver l’énergie nécessaire pour assurer les obligations qui jalonnent le quotidien.
Seulement, lorsque les lumières s’estompent, que la pénombre enveloppe les corps engourdis et que la conscience s’évapore, la sienne demeure quelque peu. Un léger sursis qu’il essaie tant bien que mal de dissiper. (suite…)