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Le serpent tueur

I.

18h09. Un mois de février qui remplissait la capitale de sa morosité annuelle. Éreintés par la grisaille incessante et les journées amputées de précieux halos de lumière, on languissait le printemps. Les petites gens trépignaient à l’idée de reprendre les virées dominicales hors de la ville ; à bord d’une AMI 6 rouge criarde ou d’une 404 rutilante pour prendre d’assaut les campagnes d’Île-de-France.

Le corps inerte d’une trentenaire gisait au beau milieu d’un salon modeste. Sa posture, face contre terre, l’arrière-train pointant droit vers le lustre, pouvait prêter à sourire. La mort perd toute crédibilité face à ce genre de scène cocasse. L’inspecteur Hike demeurait impassible. Des années à côtoyer le crime l’avaient rendu flegmatique, presque froid. Pourtant il écoutait d’une oreille assidue le récit de la voisine à l’origine du signalement tout en analysant minutieusement les lieux de son œil averti. Un grand bruit avait alerté cette brave dame d’origine portugaise qui, après avoir tambouriné à la porte, avait pénétré dans l’appartement pour y découvrir l’affreuse réalité. L’inspecteur, sous son air las et renfrogné, cogitait déjà à plein tube.

Pourquoi la mort ne semble-t-elle pas venir de la blessure à la tête ? Cette voisine est-elle crédible ? La porte était-elle vraiment ouverte ? Et pourquoi cette posture ridicule ? Est-ce un message d’un éventuel assassin ou un malheureux accident ?

En ouvrant la fenêtre du salon pour dissiper tant bien que mal les reflux mortifères du corps pourtant fraîchement dépourvu de vivacité, il perçut au loin le toussotement caractéristique de la vieille DS de son acolyte, François. “Son taco est aussi fiable que ses capacités cognitives”, se formulait Hike. Attendant que l’autre phénomène daigne enfin se joindre à l’enquête, il en profitait pour faire le tour du logis. Un logement somme toute classique d’une employée lambda en périphérie de Paris. Un plancher qui gémissait sous chaque pas, une tapisserie un brin jaunâtre, des meubles çà et là ; plutôt acquis pour leur fonctionnalité que pour un quelconque souci d’harmonie intérieure. Un transistor noir écaillé posé sur une enfilade au bois clair faisait face à un secrétaire calé en diagonale dans un coin de la pièce regroupant salon et cuisine. Quelques assises arrangées autour d’une table basse venaient proposer un semblant d’espace cosy au centre de la pièce. Dans l’unique chambre, le minimalisme était total, hormis la présence d’un petit oiseau coloré pépiant à l’intérieur d’un dôme en fer forgé.

  • Aaaaah !! Mais c’est quoi ce truc ?!
  • Tiens te voilà, j’aurais dû me douter que ta présence allait m’agacer davantage que ton retard. Pour répondre à ta question, pas besoin d’ouvrir un dossier pour voir qu’il s’agit tout bonnement d’une cage accueillant un volatile.
  • Désolé inspecteur, j’ai horreur des piafs. Depuis que j’ai vu ce film dans lequel ils s’attaquent aux humains, c’est devenu une véritable phobie.
  • Enfin, nous ne sommes pas dans un film et cet espèce d’ara ne dépasse pas les 10cm. Bref, un topo sur la situation ça vous intéresse ?
  • Oui merci chef, désolé pour le retard. Vous savez ma DS, c’est un vrai bolide une fois lancée, mais y’a des jours elle veut rien entendre.
  • Ma première hypothèse serait une mort par étranglement. Je pencherais pour un assassinat, mais il n’y a pas de trace de lutte. Les ongles de la dame sont impeccables, aucun résidu de l’extrémité jusqu’à la lunule, aucun ébrèchement. Tout est parfaitement soigné. De plus, l’appartement est en ordre. Soit le tueur a pris le soin de tout ranger, soit la mise à mort fut nette, voire opérée hors du domicile. Je ne parviens pas cependant à déterminer l’élément ayant servi à la strangulation. Un cordage me paraît peu probable. Si vous pouviez vous renseigner sur le profil de la victime.
  • Bien sûr chef, merci pour le debrief chef.

Et tout en se détournant de son interlocuteur, Basile dégaina son zippo d’une main tandis que l’autre agrippait un paquet malmené de Lucky Strike. La nicotine l’aidait à maintenir en ordre ses premières hypothèses. Malgré la routine, il ressentait toujours une légère pointe d’excitation face à une nouvelle enquête. Son instinct le poussait à croire à une affaire peu commune.

II.

  • Corbac, enfile ton imper on nous appelle pour un autre mort. Encore une strangulation apparemment, j’ai comme un mauvais pressentiment.
  • Vous êtes sûr pour le nouveau surnom chef ?
  • Vous êtes bien né du côté de Forbach en Moselle ?
  • Ma foi oui.
  • Et bien c’est parfait, le Corbac de Forbach ça vous va comme un gant. Il vous faut combattre cette phobie ridicule des oiseaux.
  •  …

L’appartement, au demeurant classique, n’en restait pas moins plus attrayant que celui de la veille. La pièce était propre, la victime, une dame d’une quarantaine d’années ne présentait aucun autre stigmate hormis les lacérations au niveau du cou.

 Après seulement quelques minutes au sein du lieu, Corbac se tourna vers Mr Hike. Le teint blafard, lui tendant d’une main tremblante ce qui s’apparentait à une plume d’oiseau exotique. Étrange, le regard de l’inspecteur venait justement d’être chatouillé par une collection de livres à caractère zoologique.

  • Basile, et si c’était comme dans ce film, des oiseaux tueurs ! Une satanée bande de volatiles tuant les honnêtes gens. Y’a qu’à les voir nous survoler sans arrêt avec leur air condescendant.
  • Appelez-moi inspecteur je vous prie. Et vous ferez gaffe Corbac, parfois le tintouin absurde qui se balade dans votre tête, et bien vous le dites tout haut.


Et l’inspecteur de s’éloigner de sa démarche lourde en maugréant “bah oui des petits zozios qui rentrent chez les gens pour les étrangler avec leurs petites ailes.”
Il n’empêche que cette histoire d’oiseau demeure notre seul point commun avec le meurtre d’hier.

III.

En rentrant de la troisième scène de crime, Basile, une éternelle clope harnachée à ses lèvres à peine perceptibles, ressassait la note abandonnée par le tueur :

“Ces sacrifices seront sempiternels sans satisfaction de sa soif suprême.”
– Au nom du Quetzalcoatl

Le seul lien entre tous les meurtres est cette histoire de piaf et maintenant de serpent. La simple évocation de cet être sournois, perfide, ondulant de son corps moite glaçait les os de l’inspecteur. S’il est bien une chose qui puisse l’ébranler ce sont les serpents. Une sombre anecdote enfantine qu’il se gardait bien de partager avec son entourage. On a retrouvé des plumes et des livres de zoologie dans les trois appartements. De plus, les victimes sont toutes reliées de près ou de loin au zoo de Vincennes. Corbac a découvert qu’elles sont ou ont été employées dans l’établissement.

Mais cette note me déroute. Cela me paraît gros qu’un zigoto en plein Paris se revendique d’un dieu aztèque et tue pour satisfaire les demandes d’une croyance aussi peu en vogue. Et pourquoi étrangler les membres d’un zoo ? Qui sait, peut-être l’œuvre d’une bande de hippies désoeuvrés, un ramassis de jeunes sous substances voulant venger les animaux en cage. J’ai entendu parler d’un projet ubuesque de zoo respectueux des animaux. Le zoo de la liberté qu’ils appellent ça, cherchez l’erreur. Non non c’est trop tiré par les cheveux.

  • Inspecteur, inspecteur j’ai trouvé ! Je pense que l’on a affaire à un illuminé fanatique de la légende aztèque du serpent à plumes. Tout concorde, les plumes, les sacrifices strangulatoires, la mystérieuse note !
  • Bien, si tu arrives à cette conclusion également…
  • Oh vous aussi ??
  • … c’est sans doute une fausse piste. Un vulgaire leurre pour mou du citron.
  • Ah. Peut-être qu’un gus dresse des serpents tueurs, les déguise en foulard grâce au truchement de plumes et les dresse pour étrangler des gens ?
  • Alors ça, c’est le raisonnement le plus con qu’il m’ait jamais été donné d’entendre.

IV.

Les meurtres se suivent et se ressemblent. Des appartements au style éclectique, des plumes retrouvées systématiquement, des cous bleutés par une étreinte assassine et un lien avec le zoo de Vincennes. Parfois, une nouvelle note plus ou moins absurde à propos de sacrifice et autre projet d’offrande. Si les scènes de crimes sont toujours impeccables, on a retrouvé des résidus de peau sur la dernière. Il faut dire que la victime était un beau bébé. Un des gardiens du zoo à l’ossature impressionnante. Il va sans dire que le tueur a dû essuyer quelque résistance. Les morceaux de peau ont été envoyés au labo. L’aspect, à la fois très sec et légèrement tacheté, nous faisait douter quant à une origine humaine.

  • De la mue de serpent c’est certain.
  • Lâchez-nous la grappe avec votre histoire à la mord moi le nœud ! Les serpents ont beau constituer l’être le plus détestable sur terre, on a jamais vu de reptile dressé et déguisé pour étrangler des gens.
  • Comme vous y allez chef ! Vous nous auriez pas caché une petite phobie des reptiles par hasard ?
  • Absolument pas, mais qui pourrait apprécier ces bêtes sans âme qui déversent leur venin injustement dans des chevilles d’enfant ?
  • Oui vu comme ça c’est sûr. Mais je préfère quand même les serpents aux oiseaux, ils ont une certaine classe.

Corbac stoppa son laïus en voyant l’inspecteur en sueur, respirant difficilement et le regard fixé au sol du commissariat.

V.

Le retour du laboratoire était formel. Les fragments de peau analysés provenaient bien d’un serpent. De quoi troubler encore davantage Basile et renforcer les thèses saugrenues de Corbac. 
Face à l’insistance des hautes sphères de la justice quant à l’obtention de résultat sur cette sombre affaire, un plan fut établi. Un plan un peu inespéré à vrai dire. Cela n’enchantait guère l’inspecteur, encore moins son acolyte, mais ils étaient dans l’impasse face à cette série d’exécutions. Une liste de l’ensemble des employés du zoo fut dressée. En ôtant les six personnes déjà tombées sous le joug du mystérieux tueur, il restait pas moins de 24 employés et donc autant de victimes potentielles. D’où l’idée insensée proposée par le grand chef du district.

  • Pourquoi ne pas placer un oiseau dans chaque appartement ? En visitant le zoo de Vincennes, mes hommes m’ont rapporté qu’il se distinguait par sa volière hors norme. Une très grande variété de volatiles exotiques. C’est notamment la plus grande réserve d’oiseaux serpentaires en Europe avec des individus comme l’Anhingidae ou le Sagittarius. Ils se nourrissent presque exclusivement de serpents, le zoo est d’ailleurs l’un des plus gros importateurs de reptiles en France qu’il utilise pour nourrir sa volière atypique.

La thèse débile d’un illuminé dresseur de serpents tueurs tenait presque debout avec ce plan.

On plaça donc tant bien que mal un de ces oiseaux impressionnants dans chaque lieu de résidence des employés du zoo. Certains savaient les appréhender, d’autres eurent quelques difficultés voire des séquelles en tentant de planquer les volatiles, à l’affût dans un coin de la pièce. Nul besoin de préciser que ce bon vieux Corbac n’est pas venu bosser ce jour-là. Un problème de voiture apparemment. L’inspecteur ne lui en voulait pas. Il était lui-même peu serein face à la tournure des événements. C’est bien la première fois qu’il perdait complètement le contrôle dans une affaire. Qui plus est, rien qu’à l’idée de se retrouver devant un serpent lui donnait des sueurs froides.

C’était à l’été 1920. Fraîchement immigré en France, Basile jouait aux cowboys avec son petit frère Jean. Bien sûr, c’était lui le cowboy et Jean un bandit en cavale. Ainsi, ils crapahutaient autour de la maison familiale, dans un dédale d’herbes craquelantes sous leurs pieds agités. La chaleur assommante des derniers jours avait uniformisé le paysage, le modelant presque en un désert digne du Far West ou d’une terre aride du Mexique. Du moins c’est ce que Basile voyait avec ses yeux de bambin. Alors que son petit frère gambadait de plus belle devant lui, il tenta de l’agripper avec un semblant de lasso de sa construction. Celui-ci s’accrocha malheureusement au cou du petit frère qui fut freiné instantanément dans sa course et projeté au sol. Basile se précipita auprès de lui en craignant le pire. Jean hurlait de douleur, un soulagement que de l’entendre brailler pour une fois. Mais alors qu’il se démenait pour défaire le nœud autour du cou frêle de Jean, il vit comme une corde animée se faufiler sous un rocher. Jean décédait deux jours plus tard, d’une morsure de vipère à la cheville…

  • Allo ?
  • Inspecteur, il y a du mouvement du côté du 14e. Un agent vient de nous appeler en panique, on a essayé de l’attaquer.

Arrivée sur place. Un véritable chaos. Une pièce sens dessus dessous faite de sang et de plumes. L’oiseau, au centre, finissait de se repaître d’une carcasse de serpent en charpie. L’inspecteur manqua de vomir instantanément. Il tenta néanmoins de garder la face au milieu de ses collègues et de la victime encore en état de choc.

  • J’étais assis sur le canapé quand j’ai senti des plumes me caresser la nuque. J’ai sursauté et dans un réflexe empreint de panique j’ai agrippé la chose pour l’expédier contre le mur opposé. L’amas de plumes s’est mis à ramper frénétiquement sur le sol puis l’oiseau s’est rué dessus pour le déchiqueter.
  • Et vous n’avez vu personne ni entendu de bruits suspects dans le couloir ?
  • Rien du tout. La porte et les fenêtres étaient fermées, je ne vois pas comment un serpent a pu se faufiler dans l’appartement.

Cette histoire est complètement folle. Alors que l’inspecteur s’apprêtait à allumer une énième cigarette pour tenter désespérément de se concentrer malgré ce cadavre de serpent qui l’horrifiait, il vit un morceau de papier qui dépassait d’un amas de plumes.

Encore une note :

Cessez ce spectacle scandaleux, supprimez ces cellules sans-coeur, sauvez ces serpents sacrés. Sans ça, ce sera cent sacrifices supplémentaires.

Faute de piste, le zoo a été fermé. Depuis, la série de meurtres s’est interrompue. Basile se dit qu’il est grand temps de raccrocher les gants. Si les meurtriers se mettent à sauver des animaux en laissant des espèces de poèmes, que l’on doit planquer des piafs dans des appartements pour au final n’arrêter personne, c’est que décidément le monde part en sucette sévère.

12h15 au commissariat du 5e. Basile s’avança vers François et lui tendit un papier.

  • Corbac, on vit une époque insensée et on est entouré de débiles. T’as toujours été le roi des cons, mais voilà un papelard qui l’atteste officiellement. Félicitations monsieur le nouvel inspecteur en chef.

Il s’allume une ultime blonde avant de tourner les talons du commissariat pour la dernière fois.

Léon Plagnol

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