pension amour nouvelle bukowski

Nouvelle à la Bukowski – Pension de l’amour

26 jours de mer putain. Un bail que j’avais plus enquillé de la sorte. Pas loin d’un mois dans ce rafiot pourri. On se demande comment il flotte encore le bordel. J’ai l’impression d’être devenu un de ces poiscailles difformes qui planquent leurs sales gueules préhistoriques sous les rochers. Du poisson à remonter tous les jours. Du ragoût de poisson à becter tous les jours. Plus de goût dans la bouche, plus d’odorat. La face tellement bouffée par le sel et le soleil qu’on dirait un chêne centenaire.

Ces cons-là savent y faire. Ils nous filent la moitié du salaire au moment de l’escale. Tout le monde sait bien qu’on va se précipiter dans le premier bar à putes de la jetée. 26 jours à boire de la vinasse tiède et à se branler sur une photo de soubrette qu’un des gars a eu le chic de faire tourner.
Je m’imagine enchaîner les verres de ginja devant des croupes portugaises. Le bateau pénètre l’embouchure du Tage. On est intenables. La soirée s’annonce salace et je sens déjà mes bourses se vider. Je me lèverai le lendemain, fauché, mais soulagé. Obligé de reprendre le large et cette satanée besogne pour gagner ma croûte.

L’océan agité aspire les âmes. Il nous dépouille du peu d’humanité présente dans nos cœurs vagabonds. Nous laisse à la merci de nos besoins primaires.

Merde, voilà que je cause comme un philosophe.

Les gars s’enfilent des rasades sur le quai de débarquement quand je débarque à mon tour.
« Vous buvez encore cette piquette ?
– Ouais ça fait toujours ça de moins à raquer. »

Malin. Mais moi j’en ai ma claque. De ce bateau, de ce travail de merde et de ce tas d’ivrognes dont je fais partie. Pour une fois, je décide de faire les choses bien, du moins différemment. Casser cette maudite routine. D’habitude avec les gars, on s’esquinte convenablement. En deux heures tout le monde est torché. Rick se démerde à chaque fois pour provoquer une bagarre générale avec un autre groupe de marins, de soldats ou de natifs. On finit fauché à minuit à devoir se cotiser pour baiser la plus moche d’une des maisons closes les plus glauques de la ville.

Non, cette fois-ci je m’aventure un peu à l’écart du port et m’installe dans un caboulot à la devanture quelconque. Le genre de lieu modeste qui me plaît. 4 murs décrépis, 4 tables vides et 4 types accoudés au comptoir qui regardent au fond de leur verre sans causer. La patronne, une grosse bonne femme au regard dur, me lance un signe de tête à peine perceptible. Je commande une grande bière et un chorizo grillé. Le machin arrive tout enflammé quelques minutes plus tard. Un énorme étron qui se consume ardemment.

Je suis resté là un moment à enchaîner les pintes de cerveja. Je faisais chier personne et personne venait me faire chier. Royal. Seul le tintement des verres sur le zinc brisait le son monotone du ventilateur branlant fixé au plafond. Après 4 ou 5 pintes, je me dit qu’il faut que je pisse et que je prenne un dernier remontant, plus fort. En passant devant le comptoir, je lâche un billet de 5000 escudos, l’équivalent de 20 dollars. Un joli pourboire. J’en profite pour commander un double scotch à l’eau, histoire de finir en beauté à mon retour des toilettes. Les chiottes sont miteuses, mais moins crades que je pensais. Je sors mon bazar et voilà qu’un des types fait de même juste à côté. Le genre de truc qui me fout les boules, mais pas cette fois. J’étais plutôt zen.

« Hey gringo
– Ouais ?
– Tu m’as l’air d’être un type réglo. Si tu cherches un coin pour t’amuser j’ai ce qu’il te faut.
– Merci mec, mais je suis un grand garçon. C’est pas les bordels qui manquent dans le quartier, je devrais trouver mon compte.
– Comme tu veux. »

Je me rassois devant mon scotch, siffle la moitié.

Sur le coin de la table, j’observe une mouche qui se frotte les pattes frénétiquement, puis la tête. On dirait qu’elle se met du pento. Ça me fait marrer. Je me dis que je commence à être à point. La patronne devient presque envisageable, il est temps que je me tire. Le type des toilettes est toujours là, vissé à son tabouret. Il me regarde me lever et en passant près de lui je lui lance « c’est d’accord ».

On fait quelques mètres. Au loin dans une ruelle embrumée, je vois clignoter des lettres rouges : Pensao Amor, exactement le genre de lieu qu’il me faut. Une demi-douzaine de femmes bien en chair et quasi à poil font des grands signes aux fenêtres.
J’entre seul dans ce temple du vice et une chaleur féroce m’enlace immédiatement. Tel un boa serrant son corps poisseux autour de mes os frêles. Un mélange de sueur, d’alcool et de parfum embaume mes narines encore salées. Je sens les effets du double scotch s’activer vivement dans ma tête. J’inspire une bonne bouffée de cette atmosphère poivrée, promesse d’une nuit agitée, et avance dans le salon où est regroupé l’essentiel des filles.

À peine entré en voilà une qui me prend par le bras.
« Hey handsome, where you from. American ? Elle est un peu grasse, mais ses yeux appellent au sexe et à ce moment précis je me sens vraiment bourré. Il faut que je tire mon coup sans attendre.
Hey love, yeah I’m American. Well done you smart girl.
Oh your muscles are hard! What do you do ?
I’m a sailor. » et y’a pas que mes muscles qui sont durs chéri.

Ni une ni deux on se dirige vers les escaliers. C’est là-haut que ça se passe. Merde, je commence à chanceler, je me tiens à la rampe comme un vieillard. Pourtant, il me semble pas avoir forcé tant que ça sur la bibine. Fin du calvaire, on arrive dans une chambre. La lumière est rouge, presque grenat, l’air toujours aussi épais et moite. Je m’étends sur le lit, vraiment claqué puis regarde la fille retirer ses bas et agiter son cul.
Sur la table de chevet, je vois une bouteille de ginja mais j’ai pas la force. Elle me chevauche et c’est le black out.

Je me réveille comme prévu, la tête en croix, le corps engourdi. Le problème c’est que je suis par terre dans une espèce de parc. Plus aucune affaire. Ma paye a totalement disparu et j’ai pas l’impression d’avoir les couilles vidées. Ça m’apprendra à vouloir m’écarter de la masse. Comment j’ai pu me faire avoir aussi facilement. Y’a pas à dire, ce foutu boulot m’a vraiment ramolli.

Ne jamais exhiber de gros billet, toujours zieuter ce qu’on vous verse dans le verre et ne pas suivre les types qui viennent pisser à côté de vous. Je m’assois sur un banc, tâte mes poches et trouve ma vieille flasque. Je bois une grande gorgée d’alcool frelaté. Au loin, j’aperçois le port et un rafiot qui crachote en train de s’éloigner. Et merde ça a l’air d’être le mien. À vrai dire, ça me fait ni chaud ni froid, toute cette histoire c’est peut-être un signe. Le destin est un sacré fils de pute, mais au moins c’en est fini de ces jours en mer qui esquintent. Cette ville qui m’a dépouillée vient de gagner un nouvel habitant. Un vieux briscard alcoolique et désormais sans emploi.

J’entends quelques mouettes qui me tournent autour. Je m’étends sur le banc et laisse la douce chaleur matinale s’accoupler à une légère brise marine. Je me sens bien.

Léon Plagnol

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