Blog écriture nouvelle trompettiste

Nouvelle : Le trompettiste

I

Nicolas avance d’un pas mal-assuré sur le faux plat qui mène au lycée. Une route quotidienne aux allures de Mythe de Sisyphe dérisoire. La pierre à porter étant remplacée par le poids d’une timidité maladive. C’est le milieu de l’automne, Nico évite soigneusement les tas de feuilles qui n’ont pas encore été engloutis par les pelles des agents du comté de San Francisco. Il craint d’y rencontrer une déjection canine et par-dessus tout d’être surpris dans cette situation peu avantageuse. De là vient une haine des chiens. La résultante en réalité d’une peur de ces êtres trop énergiques et imprévisibles. Ils ne manquent jamais de le faire sursauter lorsque, perdu dans ses pensées, un cri orphelin l’arrache de son état lunaire. Le souffle haletant il découvre alors une bête au regard vide, aboyant sans raison derrière un portail quelconque.

Le trajet vers l’enseignement soporifique apparaît à la fois long et court. Poussif par sa monotonie, mais trop bref, car il symbolise les derniers instants de répit avant les interactions imposées par d’autres humains. Chaque avancée alimente l’appréhension et fait grossir la boule, le rocher qui pèse sur son estomac.

Nicolas est un grand échalas, légèrement biscornu, mais au potentiel de séduction certain. L’adolescence ne l’a pas épargné, le plongeant très vite dans un mutisme féroce accompagné d’une incompréhension des relations humaines. Il compte tout de même quelques amis d’enfance et surtout, son professeur de musique, véritable idole du jeune homme.

Malgré un talent indéniable et terriblement précoce, personne ne l’a jamais entendu sortir un son de sa trompette excepté M.Garett. Derrière des cheveux mi-longs et grisonnants qu’il discipline tant bien que mal se cache un enseignant passionné. Un de ces rares professeurs qui se donne à chaque cours. Il pourrait transmettre le goût de la cadence à n’importe quel péquenaud. La musique coule dans le moindre de ses vaisseaux ; de sa chevelure luisante d’un mélange de pento et de gras jusqu’à son âme teintée de jazz. Son visage est quelque peu marqué. M.Garett approche de la cinquantaine et n’a pas toujours été un professeur rigoureux et attentionné. Une vie de jazz-clubs, de tournées et l’ingestion régulière de diverses substances n’ont pas épargné sa gueule jadis harmonieuse. Une vie de débauche, difficilement évitable lorsqu’on est un bon jazzeux et qu’on côtoie la crème de cet art parfois sombre. Néanmoins, ce passé tourmenté lui confère une sorte de légitimité.

L’élève et le maître pouvaient converser des heures sur les larmes de notes que déverse Chet Baker dans Almost Blue, et les tentatives vaines, mais poétiques du piano pour le réconforter. Des écoutes exigeantes agrémentées d’anecdotes de Garett qui a croisé le virtuose en de rares occasions. Parfois, des après-midi entiers sont arrachés au réel par un débat à propos de l’influence de la musique brésilienne sur le jeu de Stan Getz.
« Lorsque l’esthétisme et la complexité des accords de jazz se mêlent aux voix fébriles et suaves de la bossa-nova, l’extase n’est pas loin » lançait Garett avec une once de jubilation dans la voix.

Ainsi, grâce à ces parenthèses musicales, Nicolas traverse la vie comme un mauvais moment à endurer ; ne sachant comment réagir aux comportements d’autrui, aux invectives de certains camarades ou aux regards inquiets de sa mère. Ne sachant non plus où placer ses mains lorsqu’il marche. Il se sent constamment épié, jugé, moqué ou pouvant l’être au moindre faux pas, à la moindre fausse note sociale. Tout le temps submergé par une angoisse latente, parfois simplement provoquée par l’inoffensif La du téléphone. Il redoute les situations et les conversations improvisées, hormis celles qui jaillissent en cours de musique, trompette en bouche.

II

Ses efforts pour garder secret sa pratique instrumentale sont à la limite du grotesque. Ainsi, dans la cave qui faisait office autrefois d’atelier pour son père, les murs furent criblés de boîtes d’œufs l’année passée, le 25 décembre. Il venait de recevoir sa première trompette. Son propre instrument. Exit la trompette au son approximatif prêtée gracieusement par le professeur pendant les heures de cours.

Sa mère dût se serrer la ceinture pour lui offrir un tel cadeau, une Bach Stradivarius, d’occasion certes, mais au son puissant et précis. La quinquagénaire aux traits tirés, le regard triste, mais résigné, sourit en le regardant s’agiter sur l’emballage.

Elle arbore des vêtements d’un autre âge. Vestige d’une jeunesse passée dans le climat parfois rude de la Colombie-Britannique, avant d’immigrer en Californie pour trouver le réconfort du soleil et d’un emploi plus stable. Elle fut soulagée, non sans une pointe d’appréhension, en voyant le visage de Nico. Il s’illumina une fraction de seconde avant qu’un voile de pudeur désormais omniprésent ne vienne l’effacer d’un revers. L’inquiétude ne la quitte plus, car l’adolescence ne semble pas être le seul élément déclencheur de cette timidité, de ce mal-être pesant.

Le 26 décembre, il était devant Sax Shop ; véritable institution dans le quartier de tenderloin à San Francisco. Un quartier dans lequel les familles honnêtes, modestes, côtoient les camés et les artistes en déclin. L’âge d’or de San Fran s’est estompé depuis plusieurs années déjà. La douceur des mœurs, la folie sexuelle et musicale a laissé place à l’âpreté. Les tristes drogués et les nostalgiques d’une époque enfouie arpentent les rues tels des fantômes désuets.

Une fois la sourdine achetée et placée devant le pavillon de son instrument, il demeura cloîtré dans la cave jusqu’à la fin des vacances hivernales ; la porte verrouillée à double tour et le son étouffé par son système d’insonorisation. À en croire M. Garett, du haut de ses 16 ans Nicolas est à un niveau déjà très avancé. Il pourrait envisager une professionnalisation une fois le lycée terminé. Cela impliquerait de jouer en public bien évidemment. Une situation inconcevable pour lui.
Il estime être tellement loin du talent des légendes que le jazz a portées. En juge sévère, il s’interdirait le rêve d’une carrière par crainte d’échouer. Par crainte de ne pas être à la hauteur et d’abandonner de fait sa seule raison actuelle de se lever et d’affronter chaque jour l’extérieur, avec tout ce qu’il comporte d’abrasif pour son âme introvertie.

III

L’hiver se meurt peu à peu. Alors que les rayons tièdes ravivent l’enthousiasme et l’énergie de la plupart des élèves de la Lowell Highschool, ils nourrissent les tergiversations de Nicolas. La fin du lycée est dans un trimestre. Les pressions se bousculent. Sa mère aimerait qu’il choisisse un de ces secteurs aussi rébarbatifs que porteurs de débouchés. M.Garett le pousse à auditionner pour une école de musique prestigieuse et ses amis proches le harcèlent pour qu’il se produise au bal de fin d’année. Les questions s’entrechoquent en une myriade de fracas inaudibles, accompagnant son trajet matinal vers une nouvelle journée de cours. Son sac difforme, qui contient sa trompette, dépasse à peine de sa tête longiligne inclinée mollement vers le sol. Transporter sa trompette l’incommode toujours au plus haut point, mais son professeur a insisté lourdement, il veut à tout prix l’enregistrer dans son home studio après les cours.

La monotonie enseignante est fidèle à elle-même. Néanmoins, l’esprit rêveur et aérien de Nicolas l’est pour d’autres raisons. Il ne peut s’empêcher de cogiter sur son avenir.
À la pause de midi, il retrouve sa poignée d’amis qui s’empresse d’en rajouter.

« Si tu ne joues pas au bal, joue-nous au moins un morceau. Rien qu’une petite mélodie, depuis le temps ! » lance Max avec tout de même une once de bienveillance.

Quelques oreilles indiscrètes, affolées à la moindre évocation du fameux bal s’approchent peu à peu du groupe. Il faut dire que le sac à dos atypique de Nico intrigue. Bientôt, d’autres élèves inconnus commencent à l’haranguer. S’en est trop, rouge de honte il se met à courir en direction de la ligne droite menant à sa maison.

Il se réfugie dans la cave, s’enferme, sort sa trompette et entame un solo be-bop aussi dément que sublime. Il se contorsionne, régurgite sa colère en un flot de mélodies audacieuses. Triolets, contretemps, il appuie férocement sur des notes à la limite de la dissonance, insiste sur un bémol bancal, le martèle avec acharnement jusqu’à atteindre le « it » à la manière de Charlie Parker au saxo. Tout son corps est gainé, il sent presque Kerouac l’adouber, le gratifier de cris jubilatoires et de sifflements stridents. Il se stoppe, hors de cette bulle intemporelle, essoufflé, dégoulinant de sueur. C’est alors que le téléphone retentit. Instrument qu’il redoute. On ne sait la raison de l’appel ni la réponse attendue par l’interlocuteur. Ça le stresse. Mais sa mère est stricte sur ce point, il faut répondre systématiquement, car ce pourrait être des nouvelles de son père, disparu il y a plus de 4 ans.

Il s’agissait de l’école de musique Colburn à Los Angeles, très intéressée par son profil suite aux éloges transmis par M. Garett. Il retourne en classe, abasourdi.

IV

Seulement, l’événement survenu tout à l’heure s’est ébruité. Sa fuite quelque peu lâche et disproportionnée amusa Dean et sa bande. Dean, l’apparence et le QI d’un bovin sème une forme de terreur poussive et routinière dans le lycée. Ils se sont mis en tête, tel un challenge idiot, de forcer Nicolas à jouer devant eux. Le voilà pris à partie dès son arrivée dans une contre-allée du campus. Railleries, injures et bousculades humiliantes s’enchaînent. Après de vaines tentatives découragées, sans trop de conviction pour apaiser le groupe, il s’imagine déjà à terre en position fœtale à attendre que la pluie de coups cesse de s’abattre sur son corps frêle. Dean le pousse violemment et l’un de ses sbires place un croc-en-jambe sournois, le projetant au sol comme dans sa prophétie.

FINS AU CHOIX :


1. Séquence émotion

En boule, il se fait rosser sans ménagement. Aussi martyrisé que les fûts de Rufus Speedy Jones, batteur favori de son paternel. Les secondes s’apparentent à des heures blotti sous l’ire infondée de ces sales gosses. Profitant d’une légère accalmie, il bondit hors du traquenard avec une vivacité insoupçonnée. Il ramasse son sac, que l’un d’eux avait balancé nonchalamment avant d’entamer les brimades. Le voilà qui cavale le long du faux plat en direction de son antre, vers son refuge sonore, isolé et réconfortant.
Un mélange de honte et de colère alimente la course folle de ses brindilles qui lui servent de jambes. Un trop plein de sentiments enfouis semble prêt à exulter. Il redoute que la musique ne parvienne pas à apaiser ce brasier cette fois-ci.

À mi-chemin, il prend une décision radicale en bifurquant vers le Civic Center. Il avale les quelques marches du parvis, sort sa trompette à la hâte et entame un solo de free jazz. Un torrent de notes et d’enchaînements alambiqués compose sa prestation. Il est totalement habité, ne fait qu’un avec le son. Un son strident, trituré et imprévisible qui vous prend aux tripes. Aucun mot ne pourrait décrire cette expérimentation musicale en plein centre-ville. Au bout d’une quinzaine de minutes d’un jeu d’une singularité rare, Nicolas relève doucement la tête. Son front dégouline, ses épaules rythmées par son souffle court se balancent de haut en bas. Son regard plein d’intensité, comme possédé, constate passivement la foule qui s’est amassée au bas des marches et qui applaudit avec ferveur. Il n’entend pas le grondement de ces centaines de paumes qui se fracassent frénétiquement. Ses yeux vagabonds balayent le groupe informe, jusqu’à ce qu’ils rencontrent d’autres yeux familiers.

Un type élancé, la barbe hirsute et une valise sous le bras, s’approche doucement de lui. Son visage retrouve alors immédiatement les teintes qu’il arborait quatre ans auparavant, quand sa famille était au complet.

2. Erotico-sentimentale

Contre toute attente, une rouquine verte de rage se met à déverser un condensé de propos véhéments à l’encontre des pseudo caïds. Si bien que la bande s’éloigne, hébétée, déroutée comme après un lourd sermon maternel. Nicolas, tout aussi surpris que les autres ; ne sachant comment se comporter ni quoi dire, prend une nouvelle fois la fuite sans réfléchir. Alors qu’il avale les marches du bâtiment principal planté au beau milieu du campus, un mélange de colère, de honte et de détermination, sentiment nouveau, le submerge. C’est quatre par quatre qu’il grimpe jusqu’à atteindre le local du club radio, encore désert de chroniqueurs en herbe en ce début d’après-midi. Le souffle haletant, les muscles raidis, il sort son instrument. Il arme l’ensemble des micros de captation, pousse le volume master de la console au maximum et se met à improviser un magnifique solo. Court, mais extrêmement intense.

Les yeux clos, le corps suintant et meurtri par l’altercation, il s’abandonne totalement. Seule l’extrémité de la trompette est visible par intermittence auprès d’une foule qui ne tarde pas à se masser. On la voit poindre de la fenêtre tout en haut de l’immeuble, massive, dressée, luisante. Les notes sont percutantes, comme reflues depuis des années par une gestation qui ne pouvait plus durer. L’intention de chaque son est clairement de pénétrer l’auditoire au plus profond de leur cœur. Quelques gémissements viennent saturer les fragiles enceintes de l’établissement avant que le solo ne se ponctue d’un long Fa, tel un râle agrémenté de trémolos fébriles, mais maîtrisés. Nico ressent une fatigue extrême mêlée à un état de plénitude inédit.

En purgeant son instrument, il se détourne de la fenêtre et élève doucement son regard. Ses yeux emplis d’intensité se posent sur la chevelure puis le visage rosi par l’effort d’une belle rousse venu l’écouter…

Léon Plagnol

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