Les gouffres sereins

Exercice avec cinq mots : Aquatique, pêche, incendiaire, corbillard, sauterelle

Comme un vase étroit, comme un corbillard étriqué, il avait le cœur débordant de mille choses ; des choses riches, alambiquées, teintées des plus vives couleurs. Ces variations, ces souffles interminables qui balayaient l’intérieur de son corps nonchalant, n’offraient guère de calme ou de répit. Ils refusaient à son jeune esprit la candeur et le goût des choses légères. Ils lui refusaient également les certitudes, les convictions futiles. La Nature avait fait qu’en son cœur régnait une agitation, un chaos infini. De celui-ci s’échappaient parfois des vapeurs sinistres, accompagnées de lave qui s’extrayait des cavités et se déversait sur les pentes attenantes. Avec les années, il avait pourtant appris à comprendre ce chaos, à l’écouter gronder, à deviner sa composition. Et si sa nature frénétique l’effrayait toujours autant, il savait désormais devancer certaines explosions. Quand elles étaient sur le point de se produire, il prenait le soin de s’écarter et s’enfuyait prudemment loin dans l’abîme. Loin, seul, dans cet espace infini. Les instants passés dans cet endroit étaient d’une extrême langueur et d’un réconfort providentiel. Il s’y laissait bercer, s’y perdait lentement ; il lui arrivait d’oublier le sort du monde et même le sien. Il y abandonnait sa force, sa vitalité, son destin. Il aimerait que le temps redoutable le délaisse, pour vivre ici des heures plus longues, et que l’éternité se laisse poindre, un jour.

Certains êtres resteraient blêmes devant pareil spectacle. Il faut être d’une constitution particulière pour apprécier une telle profondeur. Et qui pourrait blâmer les esprits inquiets ; ici, pour certains, le silence était pareil à un feu sournois qui berce et consume. C’était justement ce silence qui l’avait séduit. Comme s’il goûtait à un souvenir heureux, comme s’il retrouvait un sentiment déjà connu. Et quand s’animaient en son cœur des pensées funestes, des colères incendiaires – ces choses qui vous rongent, il déversait la sève malade dans cet espace limpide.

Un jour, quelqu’un d’autre s’aventura dans cet univers. Il avait l’apparence d’une sauterelle. Il était silencieux et restait là, non loin. Rien ne le bouleversait. Et quand parfois l’autre se libérait de sa bile noirâtre, il restait impassible, observant à peine le remuant spectacle. Parfois, ils parlaient ensemble. L’autre lui racontait sa vie, lui décrivait les mouvements qui composaient son cœur et lui parlait de choses qu’il ne disait à personne. Rien n’affectait l’insecte. Il écoutait si bien, que plus jamais ils ne se quittèrent.

F.L.

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