cyniquetamere

Plaisir estival d’un pervers aux yeux feutrés

Elles surgissent sans crier gare, voguant à présent sur le même trottoir.
Comme déposées là par une entité divine, leurs attributs ne sont en rien ostentatoires.
Nappées d’un tissu floral, subtil et délicat.
On devine avec enthousiasme, non sans frustration, l’oscillation rythmée et mélodieuse de la chair bombée.
Des arcs de cercles à la précision géométrique, malmenés par les turpitudes des rues du centre-ville.
Qui toujours se replacent, jamais ne s’affaissent, souvent m’amènent à de nouvelles adresses.
Derrière mes verres ombragés, pensant me cacher sous un anonymat à monture, je me délecte de ce spectacle frappé d’une gêne chronique.
Le temps est comme suspendu lorsqu’elles s’entre-chocs dans ce doux fracas inaudible et c’est avec un recule en rien objectif que je ne détecte aucune lacune.
Pardonnez mon intrusion déplacée dans votre univers lisse et montagneux.
Mon forfait s’il en est ne dépassera pas le cadre de mes fantasmes.
Il alimentera peut être quelques nuits humides délicieuses mains néanmoins incontrôlées.
Mon vice peut sembler abjecte, je le confesse.
Cependant, comment résister à ce binôme balloté, cette paire secouée, ce duo animé.
Mesdames, je ne peux que me prosterner devant la magnificence de vos fessiers.

L.P

La danse des poignards

[…] « Nous n’avons que le présent à supporter. Ni le passé ni l’avenir ne peuvent nous accabler, puisque l’un n’existe plus et l’autre n’existe pas encore. C’est pourtant vrai, le passé et l’avenir n’existent que lorsque nous y pensons ; ce sont des opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer nos regrets et nos craintes. J’ai vu un équilibriste qui ajustait quantité de poignards les uns sur les autres ; cela faisait un espèce d’arbre effrayant qu’il tenait en équilibre sur son front. C’est ainsi que nous ajustons nos regrets et nos craintes en imprudents artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois, des années. L’un, qui a mal à la jambe, pense qu’il souffrait hier, qu’il souffrait déjà autrefois, qu’il souffrira demain ; il gémit sur sa vie tout entière. Il est évident qu’ici la sagesse ne peut pas beaucoup ; car on ne peut toujours pas supprimer la douleur présente. Mais s’il s’agit d’une douleur morale, qu’en restera-t-il si l’on se guérit de regretter et de prévoir ?

Cet amoureux maltraité qui se tortille sur son lit au lieu de dormir, et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin s’il ne pensait ni au passé, ni à l’avenir ? Cet ambitieux, mordu au cœur par un échec, ou va-t-il chercher sa douleur sinon dans un passé qu’il ressuscite et dans un avenir qu’il invente ? On croit voir le Sisyphe de la légende qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice. Je dirai à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l’autre ; il est donc possible de vivre comme tu vis puisque tu vis. Mais l’avenir m’effraie, dis tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les évènements ne sont jamais ceux que nous attendions ; quant à ta peine présente, justement parce qu’elle est très vive, tu peux être sur qu’elle diminuera. Tout change tout passe. Cette Maxime nous a attristée assez souvent ; c’est bien le moins qu’elle nous console quelquefois. »

17 avril 1908

Alain – Propos sur le bonheur