Interférences

Je voudrais tout raconter d’une traite, malgré le chagrin qui m’accable. Je ne peux contenir en moi pareil secret.
 Ainsi, j’entame mon récit d’une main tremblante, garante de gestes mal-assurés. Le temps presse, mais les histoires manuscrites ont pour moi une solennité incomparable. La puissance des mots, passant de la vue à l’esprit du lecteur, a le pouvoir de le saisir tout entier. Cependant, à chaque assaut de la mine sur la page immaculée, le résultat est plus proche de la sismographie que du brûlot que j’ai en tête. Pourtant, mon message est d’une importance capitale. Il doit préserver l’authenticité et la force d’une transcription brute, sans brouillons ni fioritures. Tel Kerouac, seule une prose spontanée, crachée sans filtre sur le frêle papier saura véhiculer les émotions qui me traversent.

J’agrippe alors une vieille machine à écrire. Une Remington que je conserve pour quelques séances d’écritures singulières ; lorsque je me prends pour Hemingway, attendant l’inspiration derrière des vapeurs d’alcool et de tabac vanillé. Dès lors débute un concerto de touches enfoncées et de retour chariot tintant sous mes doigts crispés. Seulement, à la lecture de ce jet d’encre ininterrompu, voilà que mon rimmel vient se poser çà et là sur mes paragraphes incendiaires. Mes notes se troublent puis se noient sous diverses bulles humides. Mes sentiments, sitôt traduits en lettres, se mélangent dans le sillage de mes pleurs pour devenir un fleuve informe alimenté par des impacts de gouttes disparates.

J’abdique et me décide à allumer l’ordinateur. À l’instar de Beigbeder, j’utiliserai donc un outil contemporain pour mieux le décrier. À la vue de cet écran bleuâtre, terne et froid, puis du clignotement incessant de la barre verticale ; impatiente que je noircisse ce simulacre numérique de feuille, je ne peux démarrer. Un environnement fait de corrections automatiques et de suggestions de phrases ne peut accueillir mon propos. J’abandonne l’idée de rédiger ma missive par le truchement de l’informatique.

Je n’ai d’autre choix que de m’entretenir directement avec mon interlocuteur. Bien que j’aurais aimé user de ma plume, car je la crois mieux disposée à délivrer les mots qui encombrent ma bouche, je vais devoir modeler tant bien que mal le ressenti de mon cœur en paroles fluides et percutantes. J’empoigne mon téléphone tel n’importe quel enfant de ce siècle. Je lance l’appel non sans craindre de perdre mes moyens au moment d’enclencher mon discours :

  • “ Allo ?
  •  …Euh..Ou.Oui c’est moi.
  • Ça va ? Tu m’as l’air complètement perturbé.
  • C’est que j’ai oublié d’acheter du pain et il est bientôt 18 heures, tu peux en prendre au passage ? ”

 

 

L.P

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