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La vieille dame qui repeignait le moulin

Voilà près de vingt ans que le moulin ne tournait plus. Jadis symbole de la prospérité du village d’Odeceixe, il surplombait le hameau avec bienveillance et fierté.

Les maisonnettes aux teintes pastel peuplaient ce dôme insolite. Des ornements guillerets jonchant l’unique route en béton qui menait au sommet, et au moulin endeuillé. Autrefois bariolé d’un blanc crépi et d’une ceinture aux touches bleutées comme l’azur, il trônait telle la croix protectrice de certains villages pieux.

La farine et l’eau, synonyme de pain ; synonyme de vie et d’une sérénité timide. La mise en route des pales chaque matin, balayait les malheurs de la veille avec la promesse de journées lumineuses, faites de travail et de chants à la gloire de ce chasseur de famine. Ainsi, le vent venait lécher les habitants encore vaporeux dans leur couche et raviver doucement leur flamme, leur vigueur.

Aujourd’hui la vieille dame entame une énième ascension de la route bétonnée. Un chemin malmené par les années, criblé de trous rebouchés par quelques bonnes âmes ; à la manière d’un patchwork grisonnant et increvable.
C’est une matinée déjà étouffante. Il n’est pas loin de onze heures et elle piétine sans broncher sur la route du moulin.

Avant le drame, Odeceixe était un village modeste, mais digne. Tous vivaient en autarcie, partageant les récoltes et les besognes quotidiennes nécessaires pour perdurer. Malgré les caprices du temps et le rendement hasardeux de ces terres sablonneuses en bord d’Atlantique, la bonne humeur transpirait de leurs facies.
Des mines humbles et marquées par la crainte de lendemains incertains peuplés les lieux. De vieux paysans à l’ombre d’un bougainvillier, arpentant les ruelles escarpées d’un pas lent, mais assuré. Des femmes pleines d’entrain sur les étals du marché de la place.
Des gaillards aux doigts enflés, couverts de ciments ou courbés avec leur compagne dans les champs alentour. Enfin, il y avait les bambins qui arrachaient quelques temps libres pour cavaler à travers les rues pavées.

Quand bien même la dureté transparaissait de chaque labeur journalier, les couleurs bondissaient de bâtisse en bâtisse à chaque nouveau rayon de soleil. Jaune, vert, rouge, orange, chaque matinée estivale formait un kaléidoscope détonnant sur la colline.

Rien ne laissait présager un anéantissement brutal de ce souffle de vie, de cette énergie collective. Ce fut si soudain.

La vieille dame poursuit son entreprise. À mi-chemin, sur la pente abrupte, ses mollets boudinés dépassent d’une robe aux motifs fleuris. Les pieds enflés semblent au bord de l’explosion, confinés dans de minuscules escarpins élimés. Seule coquetterie, un foulard blanc enrobant sa coiffure grisâtre, pâle rempart contre les rayons hostiles d’un soleil portugais en plein mois d’août. Derrière, on aperçoit en contrebas la place du village, autrefois bouillonnante de vie.

20 ans plus tôt, alors que le village ronflait des suites de son bal annuel, on entendit les guirlandes de fanions s’agiter puis claquer avec intensité. Le vent força son entrée dans chacune des artères, tel un serpent sournois et visqueux filant à pleine vitesse. Les confettis jonchant le sol se soulevèrent en tourbillons farouches. Puis vint la pluie.

Extrêmement dense. Lourde, presque dure. On aurait dit des poignées de galets projetés violemment sur les frêles briques des habitations. Ces refuges de pacotille à la merci des cieux noirs et de leur soudain caprice destructeur. Le moulin, en première ligne, se détériora en quelques minutes. Les têtes abasourdies se multiplièrent aux bords des fenêtres. Toutes tournées vers le ciel, toutes tournées vers le moulin. Un cri strident, similaire aux harpies, retentit à travers les nuages condensés. Les pales du moulin, frappées de plein fouet par la foudre, se stoppèrent avant que la structure boisée ne se déchire lentement dans une complainte étouffée.

La vieille dame se remémore cet épisode douloureux. Les cris ininterrompus des enfants, la panique des pères et des mères, mais aussi l’abnégation des aînés à vouloir rester.

La rivière Seixe ne tarda pas à sortir de son lit, inondant les cultures de son mélange d’eau douce et d’eau salée. La plupart des familles prirent la route, entassant quelques affaires de fortune sur des charrettes éprouvées.

Ils essayaient tant bien que mal de contenir les bêtes apeurées afin de se réfugier dans les terres. Fuyant à contrecœur ce dôme, véritable épicentre de la tempête infernale. Ceux qui restèrent furent peu à peu isolés par la montée des eaux. Les innombrables gouttes martelaient leurs espoirs et leur folie. Bientôt la colline fut entourée, tel un îlot hors du temps peuplé de naufragés.

Même vingt ans après, les séquelles sont bien visibles. Seule une quinzaine de maisons habille le village le plus meurtri d’Algarve par l’ouragan de 1927. Quelques vieilles personnes errent et survivent non sans peine aux attaques du temps. Ils se nourrissent de souvenirs sucrés ; mélange de chants, de danses et de sardines grillées sur la place centrale.

La vieille dame poursuit son ascension, un pot de peinture dans chaque main. Prise en étau par un soleil harassant et la route incandescente. La chaleur semble palpable. Elle pourrait pétrir contre le sol quiconque se présente, comme une simple pâte. Une goutte de sueur caresse son grand nez arqué. Couvert de sillons, il témoigne d’une vie longue et mouvementée. Il rejoint presque un menton en galoche, légèrement retroussé, formant une symétrie détonante. La vue du sommet parvient toujours à ranimer sa fougue de jeune fille. Un élixir inattendu l’aidant à honorer son rendez-vous annuel. Un rendez-vous qu’elle ne manquerait pour rien au monde. Une date teintée de souvenirs, gorgée de vie, mais aussi de malheurs innommables. C’est ainsi que la vieille dame termine sa folle grimpée, le cœur lourd et l’esprit nostalgique d’un village chatoyant, d’une communauté admirable.

Ainsi, elle ravive chaque année l’éclat du moulin. Espérant qu’un jour il se remette à tourner.

Léon Plagnol

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