Nouvelle travail chomage écriture

La somme due

Lorsque l’on boite, on se remémore les plaisirs simples d’une balade en bordure de quai, la voûte foulant fièrement le pavé dans une démarche naturelle, le corps en parfaite autonomie, alternant les mouvements dans une chorégraphie maîtrisée.
Lorsque l’on souffre, d’une maladie bénigne ou d’un mal plus grand, il nous arrive d’envier les jeunes actifs emplis de vie, de maudire leurs mines rayonnantes et de leur souhaiter les pires atrocités dans un excès d’orgueil incontrôlé.
Lorsque l’on meurt, on aimerait que tout s’arrête avec soi. Que les rues s’éteignent, que les êtres déposent le bilan et deviennent poussière. Un pot de départ sous le signe de l’égoïsme donc. Ou alors, sur le rassemblement utopique des âmes qui, dans leurs derniers instants, s’effritent et se mélangent pour former un seul et unique amas. Un tas de cendres universel et tolérant.

Je sens que c’est bientôt mon tour.

J’observe mes congénères à travers la pièce et malgré un léger stress, je suis prêt à franchir le pas. Certains affichent la même inquiétude sur leurs faciès. Qu’advient-il lorsque l’on s’écarte du droit chemin ? Où vont ceux qui quittent le cadre, qu’ils y soient forcés ou que cela émane de leur propre chef ? En balayant le reste de ce lieu insipide, d’autres candidats à l’au-delà affichent une attitude résignée. D’ores et déjà en semi-vie, ils semblent connaître la suite. Ils se sont pourtant acquittés de leur devoir, fournissant chaque jour le travail et le temps nécessaire afin d’alimenter la somme due à notre société.

Au bout du couloir, la lumière s’intensifie.

Je devine les contours de la faucheuse qui décidera bientôt de mon sort. Elle semble peu encline à s’occuper de mon cas. Chacun de ses mouvements est d’une lenteur poussive, peut-être espère-t-elle que des vies fleurissent par delà le monde durant l’exécution des étapes de son processus funeste, équilibrant ainsi l’univers. Après tout, en ce premier jour hors du moule, je dispose d’un capital temps assez conséquent.

« Monsieur Paul, c’est à vous ».

Pourtant, ce matin encore, les odeurs s’entremêlaient, les couleurs précaires s’entrechoquaient, les bruits apparaissant et gagnaient en intensité dans un crescendo de maestria. Il faut dire que les répétitions sont soutenues et les élèves assidus. Chaque jour, l’horloge interne procède à l’éveil naturel des composantes de ce cycle primordial à l’agencement d’une routine bien huilée.
Je croise à contresens des regards déterminés qui m’éblouissent. Pourquoi ces chauffards de la discipline sont ils si pressés ? Suivant divers itinéraires carriéristes, leur dextérité à éviter la collision avec ma personne est admirable.

Lorsque le temps arrête enfin sa course effrénée et qu’au lieu d’en manquer on en a presque trop, il est difficile d’appréhender tant de liberté de mouvement. La banalité du quotidien des jours ouvrés, autrefois subit et ingurgitée avec docilité, se doit de prendre une autre forme, de se reconvertir pour accompagner habilement ce nouveau rythme.

« Nous allons faire le point sur votre situation. »

L’entretien est intimiste, nous sommes deux à retracer mon parcours au sein de cette grande entreprise qu’est la vie.

Lové dans un fauteuil cossu, d’un rouge étincelant, aux finitions travaillées je languis la fin des réclames. Le biopic démarre après l’amnésie infantile, par un kaléidoscope d’images surannées. Les éléments du décor s’apprivoisent peu à peu, s’observent, se reniflent puis finissent par s’acoquiner dans une évidence impalpable. Les grains noirs s’écrasent aléatoirement ici et là sur l’écran démesuré. Des senteurs de sépia semblent se dégager de cet imbroglio de sentiments, mélangeant avec improvisation les émotions, les faits marquants et les actes manqués.

Le générique n’est pas avare de remerciements et avant l’écran noir éternel apparaît une ultime question : que souhaitez-vous communiquer à vos semblables en guise d’épitaphe ?

« Je ne souhaite ni la boîte à profit ni le trépas infini. S’il faut choisir entre une vie lascive et une fin passive, moi je ne désire que ton corps qui s’emboîte au mien à la recherche de la petite mort. »

« Vous désirez vraiment utiliser cela en guise de présentation auprès des recruteurs ?! »

Décidément, les rendez-vous du pôle emploi ont le don de me faire divaguer.

 

L.P

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