Aurore P.1

Aurore contemplait les photographies. Comme si elle voulait ne faire qu’un avec ses souvenirs. Elle en observait les moindres détails, étudiait chaque visage. Elle essayait de vivre chaque émotion, chaque histoire, une fois de plus.
Elle posa son doigt sur un des clichés et le laissa glisser le long des contours d’une jeune femme. Son doigt naïf suivait les courbes sans réaliser la gravité de son dessein, sans comprendre que ce croquis illusoire incarnait tant de tristesse. Aurore ferma les yeux et se laissa transporter. Elle revivait l’instant, vingt ans plus tôt.
Elle était invité à une garden party par un couturier à la mode. Elle, créature juvénile et insouciante, portait une robe à fleur et avait laissé ses cheveux au vent. Elle était rayonnante.

C’était il y a vingt ans, l’époque des mondanités, de l’hédonisme. Le temps avait depuis accompli son devoir et pris possession du corps d’Aurore.
Aurore se promenait chaque soir dans la chambre noire de son passé pour y développer ses souvenirs heureux. Un rituel morbide, dépourvu d’espoir. Cette habitude la gangrenait depuis des années. Elle la grignotait de l’intérieur, la rendait apathique. Mais Aurore s’y réfugiait quand la gaieté la fuyait, rassurée par les chimères devenues songes destructeurs. Cet abîme onirique, machine à voyager dans le temps sadique, lui servait d’échappatoire.

Comme un crépuscule sans fin, l’existence d’Aurore n’était qu’une vaine attente. Elle était en suspens, espérant que le jour se couche et laisse place à une aube inédite, pour enfin abandonner ses fantômes archaïques.
Aurore allait avoir quarante ans, demain. Désabusée, elle se leva et se dirigea vers le miroir, pour contempler les ravages du temps. Aurore se figea et resta plusieurs minutes immobile. Elle se trouvait laide, comme dépossédée de quelque chose qui ne lui avait jamais vraiment appartenu.

Elle se servit un verre de vin rouge, et s’assit sur le fauteuil Voltaire situé non loin d’elle. L’hôtel dans lequel elle se trouvait était luxueux, sans aucun doute. Un hôtel au cœur de Lyon, non loin de l’Opéra, dont la spécialité était de marier le charme de la décoration ancienne avec quelques touches contemporaines. Un séjour dans ce palace, et vous vous sentiez courtisane ou impératrice au temps de Napoléon III.

A part l’ivresse, Aurore ne sentait rien du tout. Elle tendit le bras et attrapa une petite boîte en acajou, ornée de délicates rainures dorées. Elle saisit délicatement le collier qui se trouvait à l’intérieur. Il était composé d’un seul et unique diamant. Elle prit la pierre, puis la porta à la lumière pour en admirer la pureté. Elle était magnifique. Elle n’avait rien perdu de sa clarté et scintillait comme au premier jour. Aurore se remémora les paroles d’une styliste qui lui avait dit que cette pierre était faite pour elle. Que cette pierre était elle.
Elle avait conservé cette pierre depuis lors, fascinée par sa beauté, comme si elle la redécouvrait à chaque fois.

Aurore se leva et s’arrêta une nouvelle fois devant le miroir. Elle porta le collier à son cou, puis décida de l’attacher complètement. Ses yeux étaient rivés sur le diamant. Comme si le reste n’existait plus. Tout paraissait loin, le collier altérait la perception de quiconque osait le regarder.

Ce collier était un cadeau offert pour son premier défilé. Le cortège de robes et autres accessoires de Marc Jacobs se déroulait dans le jardin du Château de Versailles. Il est peu commun de se pavaner entre fontaines et bosquets pour un premier essai. Elle était faite pour ce métier. Elle lui avait été dévouée pendant presque quinze ans. Tout était passé si vite.
Repérée seulement quelques semaines avant le début du défilé, elle avait été parfaite. Après ce succès, elle avait abandonné ses études et quitté sa province natale pour défiler aux quatre coins du monde.

Aurore était réputée pour sa blancheur de peau. Une peau unique. Ce teint d’albâtre faisait ressortir la singularité et l’élégance de chaque pièce de tissu, même les plus insensées, comme si Aurore équilibrait les plus grandes folies par son innocence naturelle.

Aurore était radieuse. Chacune de ses apparitions était saluée, elle faisait l’unanimité. C’était à croire qu’elle avait ôté toute subjectivité à la beauté. Aurore était un soleil qui brillait sans faiblir un instant, caressant de sa lueur tout ce qui l’entourait. Elle était une pièce de porcelaine fraîchement couverte d’un émail soigné, d’une délicatesse presque irréelle.
Le contraste était frappant entre la puissance et la fragilité qu’Aurore dégageait, comme une harmonie déconcertante.

Désormais, cet équilibre avait disparu. Le délicat glaçage qui l’habillait autrefois avait laissé place à un vernis sans reflet, presque translucide.
Aurore végétait telle un âme en attente de jugement. Elle était une ombre en sursis, entre Styx et Achéron, attendant la fin du purgatoire. L’issue importait peu.
Sa vie était devenue contemplative. Elle assistait à sa propre déliquescence, spectatrice impassible observant silencieusement la fin de sa nitescence.
Aurore ne pleurait même plus. Cet enfer quotidien l’avait desséchée, vidée de ses dernières onces d’humanité. L’étreinte perpétuelle de souvenirs la maintenait comme asphyxiée, dans un monde irrationnel. Elle étouffait seule dans ce cachot de souvenirs, en silence.

Aurore entendit un bruit de clés. François rentrait de sa réunion. Elle était toujours dans le siège, fatiguée.
François entra dans le salon, déposa ses clés sur le bureau. Il se fendit d’un « bonsoir » sans même regarder Aurore. Il accrocha son trench coat sur le porte manteau, puis se dirigea directement vers la salle de bain.

Aurore entendit couler les robinets de la baignoire. Elle se laissa bercer un instant.
Elle se leva du siège, se glissa derrière le paravent, enfila une nuisette en satin qui laissait deviner une fine silhouette, puis se faufila dans le lit à baldaquin.
C’était une reproduction parfaite de ce que l’on pouvait trouver autrefois dans les demeures aisées. Le châlit en métal était orné de drapées blanches, les quatre colonnes était recouvertes d’une voilure opalescente, qui se laissait transpercer par la lumière langoureuse de la lampe située juste au dessus. Ce halo paisible engloutissait chaque soir ceux qui venaient trouver le sommeil.

Un peu éméchée, Aurore s’enveloppa dans la couverture. Happée par ce sarcophage de plumes, elle tenta de trouver un peu de quiétude.
Trente minutes plus tard, François sortit de la salle de bain et s’étendit aux cotés d’Aurore.

Elle s’était depuis adossée à la tête de lit, la mine détachée.
Il s’enfonça dans le lit, se tourna vers sa femme, et lui dit :

« Pourquoi tu t’obstines à porter ce collier ? ». Aurore ne répondit rien.
« Tu comptes dormir avec ? ». Elle restait impassible.
« Sois gentille, éteins la lumière »
« Attends encore cinq minutes, juste cinq minutes », répondit-elle.
« Je suis fatigué» dit-il en soufflant. « Cinq minutes, s’il te plaît »

Aurore et François étaient mariés depuis sept ans. Leur mariage était une réussite.
Mari avocat charmant. Femme icône, qui défilait dans le monde entier. Pendant plusieurs années, ils menaient chacun leur carrière de leur coté.
Cependant, si celle de François était sur une pente ascendante depuis le début, celle d’Aurore s’était arrêtée nette, quelques années après leur mariage. Depuis, Aurore suivait François dans ses déplacements, pour le soutenir. Maintenant, elle se sentait comme un fardeau.

« Eteins cette lumière! Demain je me lève tôt ! »
« Pourquoi tu n’aimes plus ce collier ? Tu l’adorais avant. », dit-elle, cherchant son regard.
« Je n’en sais rien. Il a vieilli, comme toi et moi, c’est tout »

Depuis quelques années, François avait la manie de prendre toutes les décisions. Celles qui concernaient Aurore particulièrement. De plus en plus, il prenait un malin plaisir à la rabaisser. Il la savait atteinte, sous son joug. Sans énergie, elle lui appartenait corps et âme.

« Toi, tu n’as pas vieilli François. »
« Disons que je me bonifie avec le temps » dit-il en ricanant.
Cette relation ambiguë empêchait Aurore de totalement sombrer. François était son équilibre. Mais le lien qui les unissait, s’affaiblissait.
« Fais moi l’amour, ce soir »

À suivre…

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