Un poisson Porc-Epic

Le poisson Porc-épic (Diodon Holocantus) : espèce de poisson osseux marins avec piquants et qui peuvent se gonfler en cas de danger. Cela faisait dix bonnes minutes que François admirait un poisson dans son bocal géant. Il était seul dans la salle, à vingt centimètres de l’aquarium. François n’était pas particulièrement fan de poissons mais celui-ci avait retenu son attention. Il godillait gaiement entre les autres spécimens, et François le suivait du regard. Sa singularité lui rappelait quelqu’un.

Qu’est ce qui était gros, avait des piques et était foncièrement assez laid pour ressembler un tel phénomène?

Subitement, François se mit à rire. Très Fort. Tellement fort qu’il dut sortir de l’aquarium pour se calmer.

C’était elle.

Il l’avait rencontré quelques années avant Eva. Il s’était laissé entraîner par un ami et avait finalement accepté de s’inscrire sur un site de rencontre. Après quelques contacts avec des filles inintéressantes, une jeune femme avait retenu son attention. Une étudiante en philosophie, plutôt mignonne, un peu plus jeune. Après quelques échanges, où il était question de boire du vin et de faire l’amour, François avait décidé de rencontrer cette mystérieuse fille.

Il avait pris son vélo, et avait roulé pour aller à la rencontre de la belle.

Belle. Vite fait.

François arriva à l’arrêt de tram où le rendez vous était convenu. Un message de la belle vite fait lui signifia qu’elle était arrivée elle aussi. Il scruta attentivement les individus présents, et personne ne convenait aux photographies.

Deux chinoises : Non. Deux gitanes : Non plus.

Il scruta de plus belle, mais personnes ne correspondait aux courbes délicates que les photographies laissaient paraître. François décida d’appeler pour démasquer sa belle, et de mettre fin à tout ce suspense. Il composa le numéro et vit dans la lueur du lampadaire défectueux une fille décrocher son téléphone. Elle était noire et avait un tour de bras de 140 cm. Il se dirigea vers elle, blême.

« Jennifer ? »

« Non »

« C’est la mer noire ? »

« ??? »

« Désolé j’ai paniqué:/ »

François s’éloigna, pour éviter de se faire écorcher la gueule, et décrocha son téléphone. C’était elle. Elle était sur le quai d’en face. François entreprit de faire les quelques mètres qui les séparaient. Il se remémora les photos, les traits de visage si délicats, ces courbes délicieuses, cette poitrine charnue. Si le trajet avait été plus long, François aurait eu une érection.

Sa belle approchait, elle allait bientôt arriver dans la lumière du lampadaire. François prépara son plus beau sourire, remis ses cheveux en place…

François lui fit la bise, puis recula d’un bon mètre pour prendre ses distances avec la situation. Mais aussi avec le phénomène. En effet, François était tombé en face d’un spécimen, mi humain, mi poisson. Ce n’est pas son corps qui retenait l’attention de François. Mais plutôt, et uniquement même, son visage déplaisant. Ce dernier, à des kilomètres d’être mignon, était parsemé de boutons blancs. Ils transpiraient le pue, littéralement. François eut un début de nausée. Il fit marche arrière et alla vomir brièvement contre une boite aux lettres.

Il reprit ses esprits et commença à réaliser le comique de la situation.

François tenta de dissimuler son amusement avec un sourire gêné. Son homologue féminin émit un son, mais il ne s’en préoccupa pas. Il restait fixé sur la quarantaine de boutons opalescents qui scintillaient sur son visage, en se demandant comment cette colonie avait pu s’installer sur une aire si réduite.

François ricanait grassement sous ses lunettes de soleil. Il s’était dirigé vers le jardin public et s’était allongé dans l’herbe. Un apprenti saltimbanque jouait du saxophone au loin. Une mère de famille assise en face de lui le dévisageait. Il regarda les enfants qui courraient autour d’elle, et décida d’allumer une cigarette. Il pris une bouffée, et repensa au porc épic.

Elle n’était pas du tout ce à quoi François s’attendait. C’était impossible, elle ne pouvait pas être cette fille qui était l’objet de ses fantasmes. Il était évident qu’il avait en face de lui une autre personne. C’était un malentendu, et cette belle-ci ne convenait pas du tout à François. Pas même avec un bâton il ne la touchait.

Cependant, en bon gentleman, il se fendit d’un « on va boire un godet ? ». Il se dirigèrent vers un bar non loin de l’endroit où son vélo était posté. Peut être était elle intéressante, peut être était elle d’une douceur extrême.

Elle commanda un verre de blanc, il commanda deux pintes de bières ambrées bien âpres leur mère, histoire de faire passer le goût de la bile.

Ils discutèrent 5 minutes, de tout, de rien, surtout de rien. Elle esquissa un sourire. François le lui rendit. Pas par politesse, mais François avait pu apercevoir deux rangées de dents peu ragoûtantes, encore une fois. Anormalement pointues à certains endroits, mal alignées à d’autres. François encaissa ce nouvel échec. Il tenta de relancer pour autant la conversation, essayant de ne pas s’arrêter seulement au physique.

A force de retenir ses émotions, François commençait à devenir nerveux. Il fronçait ses sourcils beaucoup trop fréquemment, tel Jean Dujardin dans OSS 117. Il fumait cigarettes sur cigarettes, et se rongeait les ongles. Et il buvait, de grosses gorgées en grosses gorgées.

Après une demi heure de discussion ponctuée par de nombreux blancs, il se leva pour aller aux toilettes. Il était déboussolé, ne croyait pas un instant que ce qui se passait était réel.

Il sortit son pénis, et éclata de rire. Il pleura même. Ce qui lui attira le regard froid d’un asiatique qui se soulageait en même temps que lui.

Il revint sans l’envie, et se rassit, examina encore une fois le phénomène. C’était bel et bien vrai, et il avait l’étrange impression que cette espèce de poisson piquant pouvait gonfler à tout moment. Il ne saurait quel comportement adopter. Il espérait ne pas être vu avec cette fille, si en plus elle décidait de se transformer en boule piquante.

Réalisant que la bière le faisait divaguer, il essaya de s’intéresser un peu plus à sa camarade, aussi repoussante soit elle.

Il posa une question banale au possible, il entendit un début de réponse, mais la fin était restée accrochée aux boutons de la pauvre alevin, apparemment. Elle avait en plus décidé de ne pas finir ses phrases.

Il fit mine de recevoir un appel et se leva. Il alla se poser contre un mur tout en feignant la conversation et réfléchit à une escapade. Vu les circonstances burlesques de la situation, il allait prendre ce rendez vous comme une grosse farce. Molière et Rabelais seraient fiers de lui. Il alla se rasseoir, et proposa à sa mal aimée d’aller se promener en sa compagnie. Il se levèrent et gagnèrent rapidement des rues plus sombres. Cette obscurité était primordiale pour François. Il ne voulait pas rendre une nouvelle fois.

Tout au long du chemin, François réfléchissait sur la scène qu’il allait bien pouvoir lui jouer. Si l’envie de dire qu’il devait la quitter parce qu’il avait piscine, il se retint et chercha une fin plus élaborée.

Son cerveau bouillait. Il réfléchissait à une fin crédible, et spectaculaire.

Il quittèrent la ruelle et sa pénombre pour aller errer le long du fleuve qui traversait la ville. François s’attarda sur l’eau boueuse, et aperçu quelques mouvements. Il scruta de plus près et vit quelques poissons. Décidément, c’était le thème de la soirée.

De son coté, le cabillaud ne parlait toujours pas. Elle n’arrêtait pas de fixer François avec un sourire espiègle. Ou niais, ça dépendait du point de vue. Elle ne parlait toujours pas.

François la dévisagea à son tour. Il remarqua qu’au clair de lune, le teint de la belle était beaucoup moins agressif. Il constata aussi que ses cheveux avaient des reflets remarquables. Un joli blond vénitien. En oubliant le fait que la moitié de son visage était peuplée de tumeurs argentées, François l’a trouvait presque jolie. Il cru reconnaître certaines courbes qui l’avaient fait fantasmer auparavant. Il réalisa que les chtards avaient focalisés toute son attention, et que derrière ce curieux phénomène, ce cachait un être élégant. Une beauté cachée, en somme. Le contraste était frappant, entre leur première rencontre et le moment présent. François ne voyait pas la même personne. Il laissa même échapper un sourire.

Elle prit une cigarette dans son sac, puis la porta à sa bouche. Elle s’approcha de François puis lui susurra à l’oreille « tu m’allumes, s’il te plaît ? »

François la repoussa brusquement. Puis lui assena un middle-kick en plein dans le foie, là où ça fait mal. Elle recula de quelques mètres, puis tomba dans le fleuve.

« ALLUME TA MÈRE OUAIS, RETOURNE D’OÙ TU VIENS LA CON DE TA RACE DE CROUSTIBAT DE MERDE »

François respira un grand coup. Puis tourna la tête et vomit une nouvelle fois, histoire d’évacuer définitivement la pression.

Il rebroussa chemin, en direction de son vélo. Il avait le ventre vide, mais l’esprit libéré. Il alluma une cigarette et enfourcha son vélo. Il regarda sa montre, puis sourit. Il allait avoir le temps de jouer à LOL en rentrant.

F.L.

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