Nous devions nous rejoindre rue des Basques, à deux pas du café des Halles dans lequel je me trouvais. Je n’étais pas mécontent de ma matinée de travail. Le fondement bien ancré dans une banquette striée de bois brun, j’avais enchaîné les cafés noisette et quelques paragraphes d’une nouvelle qui me paraissaient valables. J’en aurai la certitude en les relisant le lendemain. J’attaquais le début de la troisième partie du récit avant de me mettre en route afin de faciliter la reprise de l’écriture ultérieurement. Dehors, on sentait une effervescence gagner la ville. C’était le dernier mercredi de juillet. Habitants, commerçants et touristes se pressaient dans Bayonne, le foulard rouge ou bleu noué au bras en vue de l’ouverture officielle des fêtes ce soir.
J’entrais au Bar du Marché avec enthousiasme et un appétit de tous les diables. Il était à peine midi. L’équipe, composée de très jeunes femmes, s’activait dans l’établissement afin de terminer l’agencement des tables pour les nombreuses réservations du jour. Une fois assis, je me plaisais à observer cette énergie juvénile. J’avais le sentiment de faire de l’exercice par procuration, moi qui suis trop souvent le nez dans les livres.
Une petite dame sortit de l’arrière-salle. Légèrement recroquevillée, sa démarche évoquait le mouvement d’un balancier. Une joie de vivre inondait ses traits creusés par l’âge. Un tablier recouvrant une robe à fleurs d’un autre temps achevait le portrait singulier de Josette, la patronne. C’était sans compter son accent, fleuri lui aussi, lorsqu’elle s’enquit de ce qui me ferait plaisir dans un roulement de “r” sublime. Je commandais une grande bière fraîche brassée non loin de là pour célébrer ce lieu et un repas qui s’annonçait déjà plein de promesses. Le houblon réveilla mes papilles avec vigueur alors que je balayais des yeux la décoration rustique et chargée qui m’entourait. Les affiches de corrida côtoyaient les publicités pour des stations de ski. On se serait cru transporté dans un chalet d’altitude de la vallée d’Ossau, un verre bodega à la main après une journée de marche. Voilà que mes compagnons pénétraient dans le restaurant.
Dès lors, ce fut un déluge de plaisirs à la limite de l’indécence qui se succédaient sur notre table en bois patinée. La nappe vichy qui la recouvrait ne resta pas immaculée bien longtemps. Plusieurs tournées de cidre accompagnèrent les assiettes de chipirons persillés et les chiffonnades de jambon. Un délicieux vin de pomme qui venait piquer l’estomac pour le préparer à la suite. Le restaurant était désormais bondé. Les jeunes serveuses couraient dans tous les sens, sourires aux lèvres, supervisées par l’œil bienveillant de Josette. Une miche de pain et un grand saladier passaient de main en main. Nous étions comme à la maison, transportés dans le repas du dimanche d’une famille nombreuse. Les plats de résistance vinrent abréger les discussions qui pour l’heure tournaient essentiellement autour de la boustifaille. Piperade, omelette bizkaina et joues de porc peuplaient cette belle tablée de camarades. Quelques bouteilles de Rioja ne tardèrent pas à égayer l’ensemble.
- Puisque je te dis que la sangria est meilleure à la Peña Archiball !
- Certes, mais le DJ est vraiment bon au Café Ramuntcho !
- Messieurs, mesdames, je vous arrête tout de suite. La seule et unique chose que l’on requiert de vos personnes pour les quatre prochains jours, c’est de maintenir une ébriété et une bonhomie à la hauteur de ces fêtes. Il vous faut lâcher l’exigence et le tatillonisme pour célébrer avec force ce rassemblement sans pareil ; cette marée humaine bigarrée et chatoyante, avide de chants, de danses et d’amour !
- Et beh, qu’est-ce qu’il cause bien le poète quand il a un coup dans le nez.
- Pardi, quelle éloquence ! Il mérite son surnom le poète.
- Que voulez-vous, j’écris pour vivre. Mais j’ai besoin de vivre pour écrire ! Je veux m’imprégner de chaque saveur, me nourrir de cette ferveur populaire, faire le plein de vitalité. Soyez prêts mes chers amis à vous créer des souvenirs, qu’ils soient flous ou non, pourvu qu’ils soient vécus intensément !
Il est vrai que la boisson commençait à faire son effet sur moi. Les petits verres de patxaran constituèrent une délicate ponctuation à ce moment de joie débordante. Quelques voix s’élevèrent à l’autre bout de la salle, entonnant le traditionnel chant Hegoak. Le temps était suspendu, tout comme mon esprit qui flottait, guilleret, porté par les effluves des cuisines et ricochant sur les rires ou les conversations animées qui émanaient de toute part.
L’après-midi était presque aussi entamé que nous lorsqu’on se décida enfin à sortir. L’ambiance de l’intérieur du restaurant était décuplée dans toute la ville. On se sentait minuscules, comme happés par une masse informe aux reflets rouge et blanc. Étienne et Béatrice tenaient absolument à comparer les qualités de la sangria tandis que Noémie et Morgan furent embarqués dans une rue perpendiculaire contre leur gré. À ce stade de concentration humaine, il est presque impossible de rester maître de la direction qu’empruntent nos corps.
Ma seule inquiétude était qu’après plusieurs tentatives, je ne parvenais pas à sentir mes clés à travers la poche qui les accueillait habituellement. Toutefois, il m’était difficile d’inspecter convenablement mes vêtements, compressé de la sorte au milieu d’une ruelle exiguë. Je décidais de suivre le flot de quidams en direction du carreau des halles pour trouver un peu d’air et d’espace en bordure de Nive. Retourner au restaurant me paraissait une affaire bien vaine au vu de la foule toujours plus dense à l’approche de la cérémonie d’ouverture des fêtes. Stoïcien par nature, je ne fis pas état bien longtemps de cette déconvenue et me remis en quête de mes compagnons. J’en trouvais finalement d’autres en passant la tonnelle d’un restaurant. Visiblement, nous n’étions pas les seuls à faire traîner en longueur le repas de midi. Dans un esprit purement journalistique, je me laissais convaincre de les rejoindre afin de goûter la sangria maison qu’ils me vantaient, me disant que je ne manquerai pas d’en faire le rapport détaillé à Étienne lorsque je le retrouverai.
Par la suite, les souvenirs devinrent plus vaporeux. Beaucoup d’inepties et autres futilités de premier ordre furent échangées. Jamais de discussions sérieuses, surtout pas de politique. On ne plaisante pas avec la fête. Puis, à nouveau dans la foule, je m’abandonnais en toute confiance. Les minutes et les heures se diluaient, je flottais alors avec volupté sur un parterre de mains. Des dizaines, des centaines, des millions de mains se relayaient sous mon dos pour prolonger cet état d’apesanteur fugace. Le brouhaha qui m’entourait était de plus en plus étouffé, je distinguais à peine l’air de l’aviron bayonnais qui se répandait dans toutes les bouches. Totalement béat, je fermais les yeux pour emmagasiner cette énergie au plus profond de mon âme quand soudain, un grand boum sur mon crâne me plongea dans le noir le plus complet.
Journal Sud Ouest, jeudi 27 juillet 2023.
La fête aurait pu tourner court ! C’est une première depuis 1932, le célèbre jeté des clés du balcon de l’hôtel de ville a failli virer au drame. D’après les témoignages recueillis, un individu ayant visiblement déjà bien lancé les festivités surfait sur la foule en quête de ses camarades. Le pauvre bougre a reçu les clés en pleine tête, le plongeant instantanément dans un état d’inconscience. À son réveil, quelques minutes plus tard, il aurait balbutié : “J’ai perdu mes clés, mais j’ai goûté la meilleure sangria de Bayonne”. Une déclaration qui n’a pas manqué de provoquer l’hilarité du personnel de la Croix-Rouge.
Léon Plagnol